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jeudi 12 mai 2011

Les 15 minutes de gloire de la Turquie dans le monde arabe

Mon collègue, Sinan Ülgen, a publié un long papier sur la politique étrangère de la Turquie en décembre en se posant cette question à savoir si ce n'était que quinze minutes de gloire, autrement dit, une influence éphémère ou bien un véritable changement dans la balance des puissances. La seule réponse qu'il indiquait était celle que le moment turc ne pouvait se poursuivre que si la Turquie mettait en place un certain nombre de réformes dans sa diplomatie, notamment promouvoir la démocratie.

Le "Printemps arabe" semblait offrir une excellente opportunité pour la Turquie d'asseoir son influence régionale. Les articles, analyses et autres tribunes décortiquant le modèle turc comme la voie à envisager pleuvaient. D'ailleurs, un sondage de l'institut turc Tesev paru début février venait corroborer l'idée que la Turquie était perçue comme un modèle au Moyen Orient. En effet, lors d'une enquête réalisée en 2010 dans plusieurs pays de la région, 66% des interrogés affirmaient que la Turquie pouvait être un modèle.

mercredi 20 avril 2011

Un nouvel équilibre des forces au Moyen Orient ?

Je m'excuse pour l'intermittence de mon blogging. Je suis pris dans la rédaction d'un long papier sur la Politique Européenne de Voisinage, ce qui me laisse peu de temps pour maintenir ce blog. Pour info, je suis relativement actif sur Twitter, donc n'hésitez pas à me rejoindre pour voir ce que je lis et également à me faire partager vos lectures. 

Au même titre que les régimes autoritaires de la région, les jeux d'influence étaient fondés sur un statu quo, des positions figées peu à même à évoluer. L'état de fait, de manière caricaturale, était assez simple. Les Etats-Unis étaient la seule puissance étrangère d'importance. Ils déployaient un parapluie de sécurité sur le Golfe que ces Etats étaient prêts à accepter et à entretenir. Washington pouvait compter sur plusieurs pays alliés de poids, l'Egypte, la Jordanie et l'Arabie Saoudite, sans parler évidemment d'Israël.

Israël était le centre d'attention régional. L'Egypte et la Jordanie sont les deux seuls pays arabes de la région à reconnaître l'Etat hébreu et les pays du Golfe ont assoupli leur politique à son égard. De l'autre côté, les opposants à Israël sont très vocaux, notamment la Syrie et l'Iran. L'Iran d'ailleurs, dont l'avènement comme puissance régionale est plus un renouveau qu'une nouveauté. Sans évoquer le "croissant chiite" dont la pertinence est à nuancer, l'Iran pouvait compter sur des alliés solides à Damas et au Liban avec le Hezbollah. Dans le même temps, les relations avec les pays du Conseil de Coopération du Golfe (CCG) étaient mi-figue mi-raisin, alternant le cordial et l'inimitié.

Dans le Golfe, l'Arabie Saoudite possédait une position privilégiée. Hôtesse des deux sites les plus importants de l'islam, porte-drapeau des intérêts sunnites dans la région, l'Arabie Saoudite jouait sur une politique prudente mais ferme. Le Qatar est récemment devenu l'acteur qui monte, cherchant à être le médiateur de toutes les crises avec un succès mitigé, le seul fut l'accord pour le Liban en 2006. Sur la Libye, le Qatar s'est fortement engagé en faveur des rebelles, reconnaissant le Conseil national de transition comme l'autorité libyenne légitime.

mercredi 26 janvier 2011

Quand l'économie cherche à influencer la politique

La France n'a aucune chance de remporter un contrat de plusieurs milliards de dollars pour construire une centrale nucléaire sur les rives de la mer Noire. Le ministre turc de l'Energie, Taner Yildiz, a affirmé dans un quotidien national que le seul moyen pour que la proposition d'EDF, Suez et Areva soit considérée est que Paris lève son opposition à l'entrée de la Turquie dans l'Union Européenne.

vendredi 21 janvier 2011

Pourquoi les négociations sur le nucléaire iranien ont-elles lieu en Turquie ?

A une exception près en 2008, toutes les négociations en P5+1 avaient eu lieu à Genève, ou dans une moindre mesure à Vienne. Pourquoi un changement de lieu ? Il semblerait que les Turcs aient fait part de leur envie de faire partie des pays partis prenant à ces négociations, mais comme cela leur a été refusé, ils ont poussé pour qu'au moins les négociations aient lieu à Ankara.

Pour profiter du news cycle, la Turquie a affirmé hier qu'elle souhaitait "des garanties" de la part de l'Iran que le pays ne va pas construire d'armes nucléaires. Les négociations du P5+1 ont commencé aujourd'hui et s'achèveront demain.

jeudi 13 janvier 2011

Avis aux Bruxellois pour une conférence d'intérêt sur la Turquie

La Carnegie Europe organise une conférence le 20 janvier prochain sur le thème "Rethinking Turkish Foreign Policy".

Les intervenants seront l'Ambassadeur turc Selim Kuneralp, Ria Oomen-Ruijten, membre du Parlement européen et rapporteur sur la Turquie, Tom Carothers, vice-Président de la Carnegie et actuellement professeur invité à Oxford, et Sinan Ülgen, chercheur invité à Carnegie Europe et auteur de l'excellente étude "A Place in the Sun or 15 Minutes of Fame? Understanding Turkey's New Foreign Policy" qu'il présentera lors de cette conférence.

J'y serai et vous invite chaudement. Infos et inscriptions en cliquant ici.

mercredi 16 juin 2010

Un échec turco-brésilien sur l'Iran

Walter Russel Mead analyse, sur son blog, l'implication du couple turco-brésilien sur le dossier iranien comme un échec. Selon lui, les deux pays ont raté leur coup d'éclat.

Tout d'abord, leur petite échappée avec l'Iran pour faire émerger un accord qui reste très flou et que peu de partis acceptent à part les trois protagonistes. Mead considère que le Brésil et la Turquie auraient du au moins prendre le pouls du côté des Russes et des Chinois pour savoir si leur proposition pourrait être acceptée. S'ils l'ont fait, ils n'ont pas du prêter attention à ce qui s'est dit... Leur accord risque de rester lettre morte. Essayer de court-circuiter un processus enclenché est très mal accepté par les paries en négociation, mais en plus si l'accord trouvé ne satisfait personne à part celui qu'on essaie de contraindre à faire des compromis, c'est un échec.

Ensuite, Mead indique que cet échec a été d'autant plus patent que personne ne les a écoutés lors du vote au Conseil de sécurité la semaine dernière renforçant le régime de sanctions à l'encontre de Téhéran. Il reconnaît que les nombreux efforts des Etats-Unis, de la France et de la Grande-Bretagne n'ont pu convaincre tous les membres de se rallier à leurs positions, outre les oppositions turque et brésilienne, le Liban s'est abstenu. A l'inverse, ce vote a tout autant indiqué l'échec de la prise de position turco-brésilienne de voter contre les sanctions. La résolution 1929 ne fait nulle mention de leur accord avec l'Iran et aucun autre membre non-permanent ne s'est rallié à leur cause.

Mead a raison d'insister sur ce point qu'on a finalement peu l'habitude d'entendre. D'un côté, le coup de poker des deux puissances émergentes a vraiment échoué, ne donnera rien et s'est révélé mal venu. De l'autre, c'est un indice que de nouvelles puissances sont prêtes à prendre de telles actions, ce qui était auparavant totalement inenvisageable. C'est la preuve de l'émergence de nouvelles voix qui veulent compter sur la scène internationale. Juste que cette fois, ils s'y sont vraiment mal pris...

lundi 7 juin 2010

Des photos de la flottille

Le quotidien turc Hurriyet publie des photos récupérées sur la flottille sur l'appareil d'un activiste. On y voit plusieurs clichés pris où des soldats israéliens sont blessés et certains bénéficient de secours médicaux. Cela semble appuyer certains des propos de Tsahal, mais ne fait qu'embarrasser davantage l'armée israélienne. En effet, elle a eu beau vouloir nettoyer la flottille de toute preuve de l'incompétence dont l'opération a fait état, ces photos ont malgré tout réussi à faire surface.

jeudi 3 juin 2010

La Turquie : la nouvelle concurrente des Etats-Unis au Moyen Orient

Steven Cook, du Council on Foreign Relations, se révèle de nouveau très pertinent quant à son interprétation des événements qui impliquent la Turquie. Dans un article publié sur le site de Foreign Policy, il explique comment la Turquie est devenue en peu de temps la principale concurrente des Etats-Unis. Notamment depuis l'accession au pouvoir de l'AKP, le gouvernement turc a indiqué, parfois très vocalement, sur le devant de la scène internationale. Cela s'est fait remarquer en Asie Centrale, mais surtout au Moyen Orient, où elle vient concurrencer les Etats-Unis, jusqu'alors principale puissance dans la région. Les positions prises par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan à l'encontre d'Israël en sont une preuve qui ne cessent de se répéter depuis l'incident médiatique début 2009 entre Shimon Peres et Erdogan au sommet de Davos. Quand ce ne sont pas les Turcs qui enfoncent le couteau dans la plaie, ce sont les Israéliens. La Turquie a désormais choisi son camp dans ce conflit et elle a décidé de le faire savoir haut et fort. Ankara appuie plus ou moins ouvertement le Hamas dans ses démarches politiques.

Autant dire que cela n'aide ni les relations stratégiques avec Israël ni celles avec les Etats-Unis. De plus, Washington et Ankara risquent de se retrouver de nouveau en opposition sur le régime syrien. La Turquie a essuyé de nombreuses critiques américaines pour ses accointances avec la Syrie. Certes, les Etats-Unis, sous l'impulsion de l'administration actuelle, tente de resserrer les liens avec Damas. Toutefois, la Turquie est restée silencieuse sur les accusations adressées à l'encontre du régime de Bachar al-Assad concernant les missiles Scud fournis au Hezbollah.

mardi 1 juin 2010

Une tragédie !

Je tiens à m'excuser pour le peu de posts. Peu de temps, très peu de temps. Une réaction rapide toutefois au raid israélien sur la flottille.

Les détails sont encore difficiles à discerner, donc je ne me précipiterai pas à dresser des conclusions hâtives. Bien entendu, ce raid a mal tourné. Il y a eu un énorme couac dans la préparation. A l'instar de Michael Collins Dunn, je me pose une question essentielle : qui était en charge des opérations ? Comme il le souligne, la marine est relativement récente au sein des forces armées israéliennes et son expérience est plus limitée que les troupes terrestres. L'annulation de la visite de Benyamin Netanyahu à Washington incite de surcroît à penser que quelque chose n'a pas bien fonctionné.

Contrairement à ce que je lis un peu partout, je n'ai aucun doute que les passagers de la flottille étaient effectivement armés. Avec quoi, je ne sais pas et on ne le saura jamais. Un récit détaillé dans la presse israélienne expose une version qui me parait exagérée et parle d'une embuscade où le commando était complètement dépassé et violenté. Qu'il ait été dépassé, je n'en ai aucun doute. Violenté, je n'en suis pas si sûr, du moins pas comme présenté. Les troupes d'élite israéliennes sont hyper entraînées.

Bref, il y a eu un hic dans le système. Quelqu'un a ouvert le feu et le raid a dégénéré. Très clairement, l'usage de la force était ici excessif. Les activistes savaient toutefois qu'il y aurait un raid puisqu'Israël avait prévenu qu'ils arrêteraient le convoi.

C'est un coup de RP formidable et tragique pour la cause palestinienne et anti-israélienne. Les relations avec la Turquie vont de nouveau toucher le fond, voire creuser leur tombe. L'image d'Israël va de nouveau être entachée de manière durable et sérieuse. Les pourparlers qui pointaient du nez sont enterrés jusqu'à nouvel ordre, qui ne devrait pas arriver sous peu. Tragique !

mardi 2 mars 2010

Steven Cook revient sur les relations AKP-militaires en Turquie

J'ai déjà fait part de ma grande sympathie pour les travaux de Steven Cook. Forcément, avec l'arrestation de 49 officiers en Turquie, il n'était qu'une question de temps avant qu'il ne dégaine un article qui vienne faire pâlir tous les autres. Et c'est désormais chose faite sur le site de son think tank Council on Foreign Relations. Son article est vraiment à lire, car il connaît extrêmement bien le rôle des militaires en Turquie. Il revient sur les développements de ces dernières années et plus particulièrement la manière dont AKP a réussi à museler l'influence des officiers dans l'apparatchik politique turc.

Le passage essentiel pour comprendre son raisonnement, qui consiste à dire qu'il ne faut pas exagérer le pouvoir des militaires, est celui-ci :

Bien que l'arrestation de 49 officiers fassent la Une des journaux, le fait est que la préconçu consistant à percevoir les militaires turcs comme tout puissant est en grande partie incorrect. Les officiers se conçoient comme les gardiens des principes de sécularisme et de républicanisme de Mustafa Kemal Atatürk. Cependant, le kémalisme - du moins l'interprétation des idées d'Atatürk par les officiers - exige un conformisme politique terne qui n'a jamais accommodé les Kurdes, les pieux Musulmans, les Arméniens, la petite communauté grecque, et, la société turque devenant de plus en plus moderne et complexe, ceux qui veulent vivre dans un système politique plus démocratique.  

Le fait que les officiers ont dû intervenir quatre fois en cinq décennies démontre leur incapacité à imposer la volonté politique des militaires sur la société. Il est certain que les coups de 1960, 1971, 1980 et le coup "post-moderne" de 1997 illustrent l'importante force de frappe dont l'armée dispose, mais la coercition est le moyen le moins efficace pour assurer un contrôle politique. En effet, à la suite de chaque intervention, les militaires ont cherché à s'assurer qu'ils n'auraient pas à intervenir de nouveau en changeant, rechangeant et amendant les constitutions de la Turquie pour sauvegarder l'ordre politique kemaliste, pourtant à chaque fois le nouveau départ des institutions politiques turques n'a pas évité que le système politique fasse face à des défis.

dimanche 8 novembre 2009

Pour mieux comprendre la Turquie d'aujourd'hui


Ian Lesser du German Marshall Fund a publié une des analyses les plus pertinentes et fines sur la Turquie que j'ai eu l'occasion de lire ces derniers temps. Il se penche sur l'évolution des positions turques autant en politique intérieure qu'en politique étrangère.

Au point de vue interne, Lesser explique que le débat entre islamistes et laïcs n'est plus la question qui domine en Turquie. En effet, selon lui, la politique s'articule désormais en fonction des intérêts économiques gouvernementaux et privés. Cette tension est exacerbée par la confiance actuelle de l'AKP, dont les politiques peuvent être interprétées comme socialistes.

Lesser s'attarde plus longuement sur la politique étrangère. Il est vrai que l'on entend beaucoup parler d'un changement stratégique d'Ankara et notamment vis-à-vis d'Israël. Avec des hauts et des bas, le partenariat stratégique entre les deux pays a toujours été perçu comme crucial. Aujourd'hui, la situation semble très tendue, notamment depuis le conflit à Gaza. Lesser est pessimiste sur un retour à la normale. Pour lui, la question n'est pas de savoir si une relation peut être rétablie, mais plutôt de savoir jusqu'à quel point elle va se détériorer et ce qui peut être sauvegardé.

A plus grande échelle, l'analyste du GMF expose trois orientations pour comprendre la politique étrangère de la Turquie :
* le discours est de plus en plus nationaliste avec des ouvertures à l'égard de pays avec lesquelles les relations étaient compliquées, comme l'Arménie, l'Iraq et la Syrie.
* les positions prises traduisent un attachement à une politique de non-alignés. Concept hérité de la Guerre froide, il semble convenir aux orientations turques qui cherchent à ne pas s'accrocher à Bruxelles et à Washington et donc d'avoir un choix d'opportunités plus vaste.
* au niveau régional, la Turquie est favorable à "un Moyen Orient aux Moyen-Orientaux". Cela correspond à la volonté d'Ankara de jouer le rôle de médiateur et arbitre dans la région, ce qui induit une présence américaine moins forte. Lesser explique que cette réorientation sur le Moyen Orient soulève la question pour la Turquie de savoir si cet engagement au sud ouvrira ou fermera des options pour l'avenir.

Désormais, autant pour les Turcs que pour ses partenaires transatlantiques, il va falloir jongler entre les prises de décision considérées comme "tactiques" et celles considérées comme "stratégiques". Un nouveau jeu qui risque d'être parfois compliqué et qui promet encore de nombreux débats intéressants sur l'avenir de la politique étrangère de la Turquie. Une question surtout que Lesser pose en filigrane sera de savoir comment la Turquie gèrera les premiers tests qu'elle sera amenée à affronter dans le cadre de cette réorientation. Pour l'instant, le "moment turc" n'a pas encore été mis à mal.

mercredi 14 octobre 2009

Structurelles ou conjucturelles: les difficiles relations turco-israéliennes

J'ai peu de temps en ce moment pour blogger malheureusement... mais, mon attention a été retenue par la tension actuelle entre Israël et la Turquie. Depuis l'incident de Davos en janvier, la Turquie ne manque pas une occasion publique de marquer ses distances à l'égard de l'Etat hébreu. Cette fois-ci, la Turquie a unilatéralement refusé la participation d'Israël à un exercice de l'Otan (Israël fait du Dialogue Méditerranéen) qui devait se tenir en Turquie. L'Italie et les Etats-Unis ont protesté en se retirant de l'exercice, qui ensuite a été annulé. Il est difficile de savoir si cette tension est structurelle ou conjoncturelle. Les deux Etats entretiennent de bonnes relations depuis très longtemps, bien qu'elle n'ait été marqué par quelques soubresauts.

On peut défendre les deux positions. C'est conjoncturel et comme les fois précédentes, c'est juste un accident de parcours. Les relations seraient en fait tout à fait normales, à l'exception de quelques occasions où le gouvernement turc estime qu'il peut marquer quelques points sur la scène régionale en adoptant une attitude dure vis-à-vis d'Israël. Ou alors, c'est structurel et cela pourrait s'expliquer par la "nouvelle" politique étrangère turque qui serait moins tournée vers l'Europe et plus vers le Moyen Orient, le monde musulman et l'Asie Centrale, au quel cas, le partenariat avec Israël pourrait être perçu par les opinions et dirigeants de ces pays comme néfaste.

lundi 30 mars 2009

Les suites de l'histoire sans fin des caricatures de Muhammad

Troublant est l'adjectif qui me vient à l'esprit. Le mandat de Secrétaire général de l'OTAN de Jaap de Hoop Scheffer prend fin en juillet. Alors que les principaux membres soutiennent la candidature de Anders Fogh Rasmussen, la Turquie reste dans l'incertitude après les propos de son Premier ministre.

Vendredi dernier, Recep Tayyip Erdogan a fait publiquement part de son opposition à la candidature du Premier ministre danois Rasmussen au poste de Secrétaire général de l'OTAN suite à l'affaire des caricatures du prophète en 2005. "Une réaction très grave a émergé des pays à composante musulmane pendant la crise des caricatures", a-t-il affirmé dans une interview sur la chaîne turque NTV. "Maintenant, ces pays commencent à nous appeler et à nous demander de ne pas autoriser [cette candidature]". Erdogan accuse Rasmussen d'avoir été incapable de gérer la situation lors des faits.

Se rajoute dessus le fait que le sol danois accueille depuis quatre ans une chaîne pro-PKK, Roj TV, que les autorités danoises n'ont pas interdite malgré les demandes insistantes d'Ankara. Autre motif de discorde donc. La coïncidence serait énorme. Copenhague a envoyé deux représentants danois à Ankara pour discuter de la fermeture de la chaîne avec des représentants du gouvernement turc. Jusqu'à présent, le Danemark s'était opposé à une telle décision prônant la liberté d'expression.

L'élection du nouveau Secrétaire général se fait à l'unanimité, donc un véto turc pourrait compromettre la nomination de Rasmussen, soutenu notamment par les Etats-Unis, la France, la Grande-Bretagne et l'Allemagne. Les différends d'Erdogan à l'égard du candidat peuvent-ils se conclure par un vote sanction ?
"En tant que dirigeant d'un parti, je ne peux contredire les principes de mon parti", a affirmé Erdogan. "Vous pouvez imaginer ce que cela pourrait dire." Dans un entretien téléphonique avec Rasmussen, le dirigeant turc lui aurait ainsi déclaré que "nous ne voulons pas que l'OTAN soit rongé, et nous ne pensons pas qu'il soit juste que vous, en tant que Premier ministre, soyez rongé dans le processus".

Depuis son coup de gueule contre Shimon Peres au sommet de Davos fin janvier, Erdogan est devenu un personnage adulé par les populations musulmanes et a mis la Turquie sur la voie d'une position dominante au Moyen Orient. Cette prise de position publique contre Rasmussen pourrait donc s'inscrire dans cette nouvelle tendance.

D'autant plus que le Président turque Abdallah Gül, lui, ne s'oppose pas à la candidature du Premier ministre danois. En effet, il a déclaré que Rasmussen "était un des meilleurs Premiers ministres d'Europe". Vendredi, quelques heures avant l'interview d'Erdogan, Gül avait avancé le fait qu'il n'y avait aucune raison de considérer des facteurs religieux dans la nomination du prochain leader de l'OTAN. Opposition étonnante quand on sait que Gül a eu beaucoup de difficultés à se faire élire au regard de sa posture jugée trop musulmane par les cercles laïcs turcs.

Dimanche, après avoir voté pour les élections municipales, le Président turc a réitéré sa position et a affirmé qu'il "n'y a qu'un seul point de vue turc et que mon point de vue est ce point de vue". Cela étant, il n'a pas formellement endossé la candidature de Rasmussen.
Le Premier ministre danois se rendra à Istanbul les 6 et 7 avril prochain pour un sommet organisé par l'ONU dans le cadre du programme de l'Alliance des Civilisations. Nul doute que ce sujet sera abordé.

lundi 19 janvier 2009

Tensions dans les relations entre Israël et la Turquie

La Turquie est le meilleur allié d'Israël dans le monde musulman. C'est le premier pays musulman à avoir reconnu Israël en 1949. Il est vrai que les relations entre les deux Etats ont connu des hauts et des bas, mais dans l'ensemble, la relation est plutôt positive. Toutefois, il semble que le conflit à Gaza est réveillé des tensions entre Tel Aviv et Ankara.

Le Premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a déclaré qu'Israël devait être interdit des Nations Unies. "Comment un tel pays, qui ignore totalement et n'applique pas les résolutions du Conseil de Sécurité de l'ONU, est-il autorisé à passer par les portes de l'ONU?", a déclaré Erdogan.

Le Ministre des Affaires étrangères turc Ali Babacan a conditionné une potentielle visite de son homologue israélien Tzip Livni à des avancées sur les conditions du cessez-le-feu. "Ne venez pas en Turquie si c'est pour montrer que vous avez de bonnes relations avec nous", a affirmé Babacan.

Ian Lessing du German Marshall Fund déclarait au quotidien turc Hürriyet que la réaction de l'opinion publique turque à l'offensive était compréhensible et même la mise en accord de la garde politique turque sur les sentiments de sa population. Par contre, explique Lessing, à Washington, le ton employé par les dirigeants turcs soulèvent quelques questions. Selon lui, la férocité de certains propos peut avoir des conséquences à long terme sur l'opinion publique turque et gravement affecter les relations avec les Etats-Unis et Israël.

En même temps, les Turcs sont probablement les plus mauvais alliés des Américains, tant le degré d'impopularité des politiques américaines y est fort. Ils font mieux que les Français, pourtant champions dans de nombreuses catégories. En 2008, 12% de la population turque avait une vision positive des Etats-Unis.

La question est de savoir comment les relations turco-israéliennes vont évoluer dans les prochaines semaines. Etait-ce une simple posture politique de la part des autorités turques avant de repartir à la normale ? Peut-on envisager un nouveau virage dans les relations entre les deux pays ? Quid du rôle de médiateur entre Israël et la Syrie ?

dimanche 28 septembre 2008

Le créationnisme version musulmane

Le créationnisme a belle presse dans les milieux religieux américains. Dans certains Etats américains, un cours d'intelligent design a même été introduit, théorie qui remet en cause le darwinisme.

Sur le site anglais de Spiegel Online, l'hebdomadaire allemand publie un entretien avec Adhna Oktar (aka Harun Yahya), porte-drapeau du créationnisme à la musulmane. Extraits :

Spiegel : A quel point avez-vous été influencé par les mouvements chrétiens, les mouvements dits de l'intelligence design en Europe et aux Etats-Unis ?

AO : Je trouve le concept d'intelligent design plutôt malhonnête. Chacun doit ouvertement défendre l'existence d'Allah, doit sincérement défendre la religion, l'islam. Ou, si quelqu'un est chrétien, il doit honnêtement défendre la chrétienté. C'est une théorie qui prétend que les choses ont d'une certaine manière été créées, mais personne ne sait qui les a créées. Je trouve cela plutôt malhonnête. Les disciples de l'intelligent design doivent ouvertement et clairement déclarer l'existence d'Allah comme le Créateur.

Spiegel : Richard Dawkins, l'une des plus importantes personnalités du nouvel athéisme, a récemment vu son livre The God Delusion traduit en turc. En Turquie, on rapporte que 15000 exemplaires ont été vendus. Dedans, il écrit que la religion est une des raisons du terrorisme.

AO : Le darwinisme a posé les fondements du fascisme d'Hitler et de Mussolini et du communisme de Staline. Et en faisant attention aujourd'hui, nous voyons que tous les membres des organisations terroristes - même ceux qui présentent comme des organisations musulmanes - sont darwinistes, athés. Cela veut dire qu'une personne croyante qui prie régulièrement ne va pas poser des bombes ici ou là. Ce sont des personnes qui se prétendent musulmanes, ceux qui décrivent comme musulmans, qui perpétuent les attentats, ou les darwinistes qui expliquent clairement qu'il sont terroristes ou communistes qui commettent des actes terroristes. Par conséquent, ils sont tous darwinistes.

Spiegel : Pensez-vous vraiment que quelqu'un comme Oussama Ben Laden, qui justifie ces actes terroristes en utilisant le Coran et la prétendue non-religiosité de l'Occident, suit des idées darwinistes ?

AO : Les choses ne sont pas ce qu'elles semblent être. Vous ne voyez pas cette apparence et ce style dans ce type de personnes dans leur jeunesse. Cependant, quand leur foi est analysée, il se trouve qu'ils sont de véritables matérialistes et darwinistes. Il est impossible pour une personne qui craint Allah de commettre des actes terroristes à cause de leur foi. Ces actes sont commis par des personnes qui ont été éduquées à l'étranger, qui ont reçu une éducation darwiniste et qui ont internalisé le darwinisme, mais qui sont par la suite se présentent comme musulmans. Quand on décrypte avec attention, quand leurs discours et essais sont analysés avec attention, nous voyons que toutes ces personnes sont darwinistes.


dimanche 7 septembre 2008

Petit tour de table après le sommet France-Syrie-Turquie-Qatar (2e volet)

Du côté turc, un point de vue est particulièrement intéressant. Dans le quotidien Hürriyet, un journaliste turc analyse en quoi la participation du Premier ministre Tayyep Erdogan au sommet quadripartite sert la candidature turque à l'Union Européenne.

Il écrit que les deux principaux pays publiquement opposés à l'entrée d'Istanbul dans l'UE sont la France et l'Autriche. Les sceptiques attendent de voir comment vont évoluer les politiques de ces deux pays avant de prendre clairement partie. Le journaliste considère la présence turque comme le signal retentissant que l'entrée de la Turquie "relèverait de bien plus que de considérations techniques et qu'elle aurait des conséquences importantes pour la communauté internationale".

Le journaliste estime que les récents efforts diplomatiques d'Istanbul entre la Syrie et Israël, dans le Caucase, avec l'Iran et la récente annonce de relations avec l'Arménie jouent en faveur de la candidature turque. Selon lui, "la France commence enfin à admettre les nécessités de la Realpolitik", autrement dit la nécessité de la présence de la Turquie à Bruxelles.

Ne reste plus qu'à convaincre l'Autriche, qui a récemment annoncé la tenue d'un référendum sur la question de la candidature turque le moment venu. Hürriyet apporte la solution. L'Union Européenne envisage la construction du gazoduc Nabucco qui irait de la Turquie à l'Autriche. L'objectif est de réduire l'hyperdépendance européenne en la matière vis-à-vis de la Russie. Vienne espère avec ce projet retrouvé une place de premier plan au sein de l'UE, mais un tel projet serait extrêmement honéreux si la Turquie restait hors de l'Union Européenne. D'où l'intérêt pour l'Europe, et donc de l'Autriche, d'accepter Ankara à Bruxelles.

vendredi 15 août 2008

Coopération turco-iranienne : "non" disent les Américains

La visite du président iranien Mahmoud Ahmadinejad aurait dû culminer avec la signature d'un lucratif contrat de gaz naturel entre l'Iran et la Turquie. Cela devait avoir lieu ; pourtant, les deux voisins s'en sont tenus à appeler à une coopération renouvelée entre les deux pays. Selon The Guardian, la Turquie et les Etats-Unis s'étaient mis d'accord à l'avance que rien n'allait être signé.

L'administration américaine s'était montré hostile à la visite du président iranien en Turquie, grand allié des Etats-Unis, car elle craignait que cela renforcerait la position de Téhéran sur la scène internationale. Selon l'article, la République islamique faisait un lobbying important pour que cette visite ait lieu, ce à quoi la Turquie ne pouvait continuellement résister. Après tout, les deux pays sont voisins et coopèrent sur de nombreux dossiers, notamment en matière de sécurité - ils partagent le problème kurde notamment. Mahmoud Ahmadinejad ne s'était jamais rendu en visite officielle en Turquie depuis son élection en 2005.

A en croire The Guardian, les Turcs auraient concédé aux Américains que la visite du président iranien ne donnerait lieu à aucune signature de contrat :
Les Turcs ont expliqué [aux Américains] qu'Ahmadinejad faisait pression depuis un moment pour une visite en Turquie et qu'ils ne pouvaient plus dire 'non'. Pour répondre aux réticences américaines, ils ont promis qu'ils ne signeraient aucun contrat significatif en matière d'énergie, à l'exception peut-être de quelque chose en matière d'électricité, et feraient pression sur Ahmadinejad pour qu'il accepte les offres (incentive package) du conseil de sécurité de l'ONU en échange de l'arrêt de l'enrichissement de l'uranium.


dimanche 27 juillet 2008

La crise turque n'est pas simplement religieuse

Steven Cook vient nous éclairer de ses lumières sur la crise politique turque dans les colonnes de Bitterlemons. Ce chercheur au Council on Foreign Relations est l'auteur du remarquable ouvrage Ruling But Not Governing: The Military and Political Development in Egypt, Algeria, and Turkey. L'avis de Cook est que l'actuel marasme en Turquie trouve son origine non pas dans une opposition entre laïques et religieux, mais dans la confrontation pour le pouvoir. En d'autres termes, une opposition entre la vieille garde kémaliste qui a main mise sur le pouvoir depuis les années 1920 environ et la nouvelle génération montante issue de divers horizons qui se retrouve dans l'AKP.

Les troubles actuels étaient prévisibles, estime le chercheur du CFR. Depuis le débat sur la succession au président Ahmet Necdet Sezer, les divergences se sont faites plus violentes. On se souvient de la première opposition à la candidature d'Abdallah Gul, jugé trop religieux, et qui a finalement été élu en août dernier en faisant campagne sur une plateforme moins islamique. Le problème est que l'armée joue un rôle de maintien de l'ordre démocratique et laïque en Turquie et ne pouvait supporter la présidence de Gul. Déjà qu'elle avait accepté un parlement à majorité AKP, il n'était pas concevable que toute l'arène politique soit aux mains des islamiques même modérés.

Ce qui a conduit à cette accusation devant la Cour Constitutionnelle que l'AKP est "un centre d'activité anti-laïque" et que donc le parti doit être radié. L'armée peut compter sur l'appui de nombreux bureaucrates hauts placés dans le système judiciaire. Pour Steven Cook, l'opposition ne se traduit pas par un contentieux religieux, mais par "la radicalisation d'un dialogue national informel (...) sur les sources de pouvoir et de légitimité dans l'ordre politique" turc. La majorité au Parlement de l'AKP, depuis 2002, a renforcé la confiance des religieux dans l'expression publique de leur identité musulmane au sein de la société comme du système politique. Au point que l'AKP a été négligent après la victoire électorale de 2007. Au lieu de proposer des changements graduels de la constitution laïque, ils ont proposé un nouveau document, ce qui ne pouvait que déplaire aux militaires. Mais, c'est la proposition de lever l'interdiction du voile religieux dans les universités publiques en janvier dernier qui a scellé le sort de la crise.

Cook rejoint d'autres analyses sur la forte éventualité de la fermeture de l'AKP. Les auditions commencent demain. Cela l'amène à dresser un tableau assez pessimiste de la situation. Tout d'abord, il estime que le processus de réformes démarré ces dernières années "n'est probablement pas réparable". Dans le cas où la Cour Constitutionnelle venait à voter la fermeture de l'AKP, les problèmes s'intensifieraient. De plus, le chercheur se demande qui gouvernerait, car il ne voit pas d'alternative crédible suffisamment forte en Turquie actuellement. Et enfin, l'AKP compte de nombreux Kurdes, qui se sentiraient bien seuls sans le parti et qui pourraient être tentés de rejoindre le PKK que les Etats-Unis et l'Union Européenne considèrent comme un groupe terroriste.

lundi 30 juin 2008

Abscence des Américains, mais pas inutilité de leur rôle

Brian Katulis et Maria Rudman écrivent dans une tribune publiée par la newsletter Middle East Progress que les Etats-Unis conservent un rôle essentiel dans la politique du Moyen Orient. Si cette prise de position peut paraître étonnante quand les Américains sont engagés en Irak, quand la Secrétaire d'Etat Condoleezza Rice ne cessent de se rendre dans la région, quand Barak Obama, candidat démocrate à la présidence américaine, annonce une tournée au Moyen Orient.

Pourtant, plusieurs récentes avancées dans la politique régionale se sont conclues sans intervention de Washington. Le premier concerne l'accord trouvé entre les différentes factions politiques libanaises sous la houlette du Qatar. Puis, la Turquie a relancé les négociations de paix entre Israël et la Syrie officiellement gelées depuis sept ans. Enfin, l'Egypte a réussi à trouver un terrain d'entente entre le Hamas et Israël pour que les deux parties décrètent un cessez-le-feu.

Certes, aucune de ces étapes n'est irréversible - preuve en est avec le cessez-le-feu entre Gaza et Israël. Il n'empêche que la diplomatie américaine est absente de ces occasions. Pour les chercheurs du think tank américain The Center for American Progress :
L'absence troublante des Etats-Unis ne doit pas suggérer qu'ils sont inutiles ou incapables ; plutôt cela doit renforcer l'idée que pour aboutir à des progrès et à une stabilité dans la région, une Amérique qui s'allie avec d'autres pays, qui garde un œil sur l'horizon et qui aide à diriger les négociations est essentielle.
Une critique que les deux auteurs ne formulent pas, mais tout l'indique, est que les Etats-Unis doivent travailler avec des partenaires dans la région, plutôt que de faire cavalier seul. Les Etats-Unis ont besoin "d'une gestion détaillée des différents champs d'action au Moyen Orient - et une vision de la destination finale - ce qui a clairement manqué".

Ils tiennent également à souligner que les enjeux actuels ne peuvent être jetés sur la prochaine administration américaine comme une patate chaude. Sept mois sans activité diplomatique, c'est impensable, affirment-ils. Les auteurs ne prônent pas des actions de grande envergure qui pourraient seller l'héritage de George Bush. Au contraire, ils envisagent une diplomatie des petits pas. Sur l'Iran par exemple, ils encouragent les Américains à continuer de travailler avec plusieurs pays occidentaux sur des sanctions à l'ONU comme des sanctions économiques, mais insistent qu'il faut coordonner les efforts avec les puissances régionales, notamment la Turquie et l'Arabie Saoudite. Sur la question israélo-arabe, Katulis et Rudman estiment que l'administration Bush doit continuer à essayer de trouver un accord d'ici à la fin de l'année mais également préparer les différents acteurs régionaux à une transition avec la prochaine administration toute en douceur si les négociations actuelles n'aboutissent pas.

Ils concluent en affirmant que la diplomatie américaine dans la région ne peut fonctionner que si le gouvernement, à Washington, "prête attention aux détails et que s'il a une approche globale - assurer la coordination entre les différents départements (ministères), la responsabilité pour les actions prises et le suivi adéquat des mécanismes". Pour réussir, les Américains doivent s'attarder sur "les petits détails autant que sur l'objectif final pour atteindre ce dernier".
 

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