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mercredi 18 mai 2011

C'est trop facile de critiquer l'Union Européenne

La lecture d'une analyse publiée sur Affaires Stratégiques critiquant l'Union Européenne pour son inaction dans la région MENA me pousse à réagir tant elle manque de profondeur. Ce post sera donc plus un commentaire à l'article - d'ailleurs, c'est ce que j'ai fait sur la page de l'article.

Cette analyse me laisse pantois. Outre les fautes (la Libye, pas la Lybie), les raccourcis (le débat européen ne se résume qu'à l'immigration, ce qui est faux, mais seule une analyse plus fine aurait permis de faire ressortir la tension qui existe entre ce débat sur l'immigration et sur la Politique Européenne de Voisinage), les clichés (l'UE est cantonnée à des missions humanitaires, quid des missions CSDP Artemis et Atalanta par exemple ?) et les attaques faciles, la question qui vient en tête est : et donc ?

jeudi 7 avril 2011

Impressions sur le premier colloque du CCMO

J'étais hier à Paris pour assister au premier colloque du Cercle des Chercheurs du Moyen Orient (CCMO). Nouveau cercle qui cherche à promouvoir les travaux de jeunes chercheurs sur le Moyen Orient, autant dire que cette rencontre suscitait mon intérêt. Je ne donnerai pas un compte-rendu global (une journée, c'est long à résumer) et surtout les actes seront publiés - ce qui vaudra un petit post le moment venu.

Je ne dirais qu'une chose : c'est encourageant. Certes, certains se sont un peu perdus en considérations méthodologiques, ce qui, dans une présentations de 20 minutes, forcément, est handicapant. Au lieu de privilégier les résultats - à mes yeux l'essentiel dans ce type d'événement - certains ont du les réduire à une peau de chagrin. Néanmoins, les sujets soulevés étaient particulièrement intéressants et j'ai beaucoup appris.

Par ailleurs, j'ai été ravi de faire la connaissance de Jean-Baptiste Beauchard, auteur du blog Géopolitique du Proche-Orient. On se lisait, mais on ne se connaissait pas. C'est chose maintenant corrigée. Je vous encourage vivement à faire un tour sur son site. Pour ma part, je le rajoute à ma blogroll ; étrangement, il en était absent. 

mardi 15 mars 2011

BHL et "la fellation aux dictateurs"



On se souvient de Berlusconi qui avait fait le baise-main à Mouammar Qadhafi l'an dernier, mais dans un élan lyrique avec une chemise grande ouverte, marque de fabrique de l'intellectualisme un peu fumeux de Bernard Henri-Lévy, ce dernier a déclaré sur Al Jazeera que désormais, "la loi du peuple" règne dans le monde arabe et qu'il sera difficile "de faire une fellation aux dictateurs du monde arabe quand on est un gouvernement européen"...

jeudi 3 mars 2011

Bernard Lewis livre son analyse de la situation au Moyen Orient

Lorsque l'on étudie l'histoire et la politique du Moyen Orient, on est rapidement confronté à un choix idéologique : soit on est pro-Edward Saïd, soit on est pro-Bernard Lewis. Le schisme est absolu et problématique, car il enferme les études moyen-orientales. La nouvelle génération d'étudiants du Moyen Orient va peut-être permettre de dépasser cette confrontation, mais rien n'est moins certain. Je me souviens m'être trouvé circonspect en me rendant compte qu'une micro-minorité d'ouvrages de Bernard Lewis avait été traduite en français, contrairement aux éditions, ré-éditions et autres produits de Saïd. Autant dire qu'en France, ceux qui ont été bercés dans la tradition de Lewis sont quasi-inexistants. Pis encore, mais ce n'est pas exclusif à la France, Lewis est taxé d'une mauvaise réputation, trop conservateur, pro-Israël, pro-sioniste, anti-démocratie arabe etc. Malheureusement, ceux qui le vilipendent connaissent généralement peu les textes de Lewis et n'ont pas analysé sa réflexion, pourtant très creusée. Au même titre, les pro-Saïd ne veulent souvent pas admettre les raccourcis idéologiques que l'auteur prend. Il est indispensable de lire les deux, mais surtout de rester ouvert d'esprit.

La réflexion de Lewis a toutefois ses limites. Elles sont assez évidentes dans un long entretien qu'il a livré il y a quelques jours au Jerusalem Post. Je ne peux qu'en recommander la lecture complète. J'ai lu des commentaires bien évidemment critiques, qui sortaient de son contexte une ou deux citations. Rappelons une chose essentielle : Bernard Lewis est un historien et il le dit lui-même, il étudie le passé et ne prédit pas l'avenir.

mercredi 2 mars 2011

Réactions tardives à la brève intervention du Président Sarkozy

Pourquoi ne pas faire un bref commentaire sur la brève intervention de Nicolas Sarkozy dimanche soir ? Après tout, il a parlé des bouleversements dans le monde arabe. N'est-ce pas le sujet de ce blog ? Eh bien, si. Remédions donc à cet oubli

Le Président français a affirmé :

En opposant la démocratie et la liberté à toutes les formes de dictature, ces révolutions arabes ouvrent une ère nouvelle dans nos relations avec ces pays dont nous sommes si proches par l'histoire et par la géographie. Ce changement est historique. Nous ne devons pas en avoir peur. Il porte en lui une formidable espérance car il s'est accompli au nom des valeurs qui nous sont les plus chères, celles des droits de l'homme et de la démocratie. (...) Nous ne devons avoir qu'un seul but : accompagner, soutenir, aider les peuples qui ont choisi d'être libres. Entre l'ingérence qui ne serait pas acceptée et l'indifférence qui serait une faute morale et stratégique, il nous faut tout faire pour que l'espérance qui vient de naître ne meure pas car le sort de ces mouvements est encore incertain. Si toutes les bonnes volontés ne s'unissent pas pour les faire réussir, ils peuvent aussi bien sombrer dans la violence et déboucher sur des dictatures pires encore que les précédentes.
Quelle belle rhétorique ! Quelques points sont à noter :

vendredi 25 février 2011

Foreign Policy sort son e-book sur les récentes révoltes

Hyper productif sur les révoltes en Afrique du Nord et au Moyen Orient, Foreign Policy publie un ebook, qui est disponible sur son site, le tout pour précisément 3,72 euros. L'ouvrage part d'un article datant de janvier 2010 et s'aventure un peu partout au Moyen Orient jusqu'aux récents événements en Tunisie et en Egypte. En tout, un peu plus de 220 pages qui offrent d'excellentes analyses. On pourra peut-être reprocher le caractère prématuré de cet ouvrage, car les événements sont très, très loin d'être terminés, mais l'intérêt est toutefois largement à la hauteur de la micro-somme demandée. 

Bref, ne passez surtout pas à côté !

jeudi 24 février 2011

Défense et armement au Moyen Orient #2


Depuis la dernière itération de cette newsletter, beaucoup d'événements se sont suivis dans la région qui ont été très prenants, d'où l'interruption de la publication. Pourtant, mieux comprendre les investissements en matière de défense et d'armement n'a jamais été aussi important. En outre, l'exposition IDEX bat son plein aux Emirats Arabes Unis. Un supplément de cette newsletter sera consacré à cette exposition.

jeudi 17 février 2011

Le "J" du Moyen Orient

Intéressante tribune que celle de Ian Bremmer, président du groupe Eurasia, dans le Financial Times. Selon lui, les troubles qui éclatent dans la zone Afrique du Nord et Moyen Orient (MENA) sont en adéquation avec ce qu'il appelle la "courbe J". Cette théorie veut qu'un pays fermé et stable finisse ouvert et stable et que cette transition prenne la forme du courbe en forme de J. Le chemin pour arriver d'un point à l'autre est semé de périodes difficiles. Plus le pouvoir lâche du lest, plus la stabilité du pays est mise à mal, voire où on arrive à des révoltes comme celles que l'on voit actuellement. Cette période est complexe, mais nécessaire pour arriver au bout de la courbe.

jeudi 10 février 2011

Bruxelles : Conférence sur les réformes démocratiques dans le monde arabe



Carnegie Europe accueillera une conférence qui s'annonce très intéressante le 23 février prochain autour de Marwan Muasher, vice-président de la Carnegie et ancien ministre des Affaires étrangères jordanien. Le thème de la conférence portera sur les réformes démocratiques dans le monde arabe. Muasher est extrêmement actif en ce moment et sa perception des événements vaut le détour. De toute évidence, je vous invite chaudement à venir. Un petit avant-goût avec une vidéo d'une conférence à Washington il y a deux semaines. Cliquez ici pour vous inscrire.

jeudi 27 janvier 2011

Défense et armement au Moyen Orient #1

Les pays du Moyen Orient deviennent de plus en plus importants sur les marchés de l'armement. Forcément, la menace iranienne est un facteur important pour certains pays du Golfe. Israël est un des leaders dans cette industrie dans une stratégie d'indépendance de puissance et de protection contre de potentielles attaques. Bref, je pense qu'il est intéressant de s'intéresser à cette question et de rédiger une petite lettre hebdomadaire sur ces questions en utilisant les données en open source. Toute suggestion, recommandation ou autre sont les bienvenues.

mardi 18 janvier 2011

La Tunisie est à terre : à qui le tour ? (mise à jour 2)

Je suis rarement en accord avec Stephen Walt, mais cette fois-ci je trouve son argumentaire très bon. Selon lui, la révolution de Jasmin, comme on l'appelle désormais - à croire qu'on n'aime pas indiqué le nom des pays ces dernières années (velour, orange, Roses, Tulipes, Jasmin etc.) -, ne va pas créer un effet domino.

Tout d'abord, l'histoire montre que cela arrive extrêmement rarement même lorsque des efforts sont mis en place pour l'exporter comme ce fut le cas pour l'Iran. Par ailleurs, si Ben Ali a été incapable de gérer la situation, cela ne signifie que les autres dirigeants du monde arabe ne seront pas capables de mieux appréhender les risques de crise. Les événements en Tunisie ont en plus renforcé la crainte des dirigeants arabes que cela se produise chez eux et prennent déjà des mesures. De plus, l'expérience tunisienne peut paraître attirante aujourd'hui, mais le sera-t-elle dans quelques mois si règnent chaos et anarchie ? (A ce sujet, la décision de conserver des membres du gouvernement de Ben Ali est judicieuse et celle des ministres d'UGTT de démissionner dangereuse). Enfin, il est très difficile de préjuger du potentiel révolutionnaire d'une société. Deux variables sont importantes à cet égard, les préférences de la société en termes de révolte et les effets de l'information sur le comportement d'une population.

mardi 28 décembre 2010

La crise de l'eau : source d'instabilité intérieure au Moyen Orient



John Alterman et Michael Dziuban du Center for Strategic and International Studies viennent de publier un papier extrêmement intéressant sur la crise de l'eau au Moyen Orient. De nombreuses études sur la situation hydrique du Moyen Orient anticipent des conflits entre pays pour la maîtrise de cette ressource naturelle, qui ne possède aucune alternative. Pour autant, Alterman souligne que jusqu'à présent, aucun conflit international n'a éclaté à cause de l'eau dans la région. Néanmoins, le point d'achoppement qu'il voit émerger est une instabilité intérieure grandissante au fur et à mesure que l'eau se raréfie. Son approche est, à ma connaissance, originale. Selon lui, les dirigeants régionaux utilisent l'eau comme un outil politique. L'eau ne fait bien entendu que partie d'un ensemble d'autres biens et services fournis aux populations quasi gratuitement sur le système d'un Etat-rentier. Le problème est que l'eau est une ressource finie et qu'elle ne connaît pas d'alternative. En Jordanie par exemple, le gouvernement utilise l'eau comme un catalyseur de tensions. De grandes familles sont en charge de l'agriculture et le gouvernement n'interfère quasiment pas les laissant libres tout en leur fournissant les ressources hydriques nécessaires.

jeudi 7 octobre 2010

Deloitte prévoit une hausse des dépenses de l'armement au Moyen Orient

Deloitte a sorti une étude très intéressante sur les prochaines tendances en matière de défense. Elle en identifie quelques-unes et j'en retiens juste deux :
- Le besoin accru d'Intelligence, Surveillance and Reconnaissance (ISR) : toujours plus de données en temps réel, toujours plus de précision et toujours plus d'analyse.
- La cybersécurité : le défi est à multi-facettes et nous n'en sommes qu'aux prémices des réflexions et des formes d'attaques. A ce sujet, lire les excellents papiers publiés par l'Alliance Géostratégique ces jours-ci.

Au sujet du Moyen Orient, les auteurs de l'étude, trois généraux américains en retraite, estiment que la région devrait être un important vivier consommateur de systèmes d'armements. Le principal point mis en avant est la défense anti-missiles.

mercredi 17 mars 2010

SIPRI : Les ventes d'armes au Moyen Orient entre 2005-2009

Le SIPRI, think tank suédois, a publié un rapport sur les ventes d'armes dans le monde entre 2005 et 2009 qui nous apprend quelques éléments intéressants.

Tout d'abord, l'Allemagne est désormais le troisième exportateur d'armes au monde. C'est assez paradoxal, lorsque l'on sait à quel point l'engagement militaire allemand - s'il est important aujourd'hui - va considérablement décroître, car les Allemands en ont terminé avec leur période humanitariste et de recours aux forces armées pour la stabilisation qu'ils étaient enclins à prôner dans les années 1990.

Plus spécifiquement sur le Moyen Orient, on apprend sans grande surprise que le Golfe est bien implanté, puisque les EAU sont le quatrième importateur (6% des achats mondiaux) derrière la Chine, l'Inde et la Corée du Sud et juste devant... la Grèce (no comment...). Les deux plus importants clients des Emirats sont les Etats-Unis et la France. D'ailleurs, les Emirats sont les premiers clients français, puisque Paris y a fait 25% de ses ventes. Ce classement aussi élevé résulte de l'achat 34 Mirage-2000 à la France et 72 F-16s aux Etats-Unis. Il est toutefois envisageable que cette tendance ne soit pas que temporaire suite aux nombreux contrats que les EAU continuent de signer. Bien évidemment, tout cet attirail militaire est avant tout lié à sa proximité géographique avec l'Iran.

dimanche 3 janvier 2010

Recensement des conflits au Moyen Orient en 2009

Le Heidelberg Institute for International Conflict Research vient de publier son annuel Conflict Barometer. Cette étude très intéressante recense les conflits dans le monde de manière exhaustive. Les auteurs ont établi un total de 365 conflits en 2009. La définition et la typologie des conflits sont des éléments essentiels pour comprendre l'étude. Un conflit est défini comme des "confrontations d'intérêts (différences de position) sur une certaine période et d'une certaine magnitude ayant trait à des valeurs nationales (territoire, sécession, décolonisation, autonomie, système/idéologie, pouvoir national, prédominance régionale, pouvoir international, ressources et autres) entre au moins deux parties (groupes organisés, Etats, groupes d'Etats et organisations) qui sont déterminées à poursuivre les intérêts et à atteindre leurs objectifs". J'ajoute également le tableau des niveaux d'intensité d'un conflit pour bien comprendre ce à quoi le rapport fait référence lorsqu'il établit l'état des conflits. C'est important pour comprendre certains choix, notamment sur l'Iraq.





Ainsi, sur les sept guerres recensées, trois ont lieu au Moyen Orient et Maghreb (MENA). Comme je n'inclus pas comme eux l'Afghanistan dans cette région, cela n'en fera que deux : Israël contre le Hamas et le gouvernement yéménite contre al Houthi. En 2008, les deux étaient classées comme des "crises sévères". La méthodologie est ici importante, car les affrontements en Iraq sont au pire considérées comme des "crises sévères", que ce soit entre le gouvernement contre AQI ou contre les insurgés. Depuis l'année dernière, la lutte contre les insurgés n'est plus considérée comme une "guerre" et l'opposition contre AQI ne l'a jamais été. Les forces de coalition ne sont en outre pas mentionnées dans les parties s'affrontant. En effet, le rapport définit le conflit entre AQI ou les insurgés contre le gouvernement. La force multinationale menée par les Américains ne vient qu'en soutien du gouvernement. Il en va de même pour l'Afghanistan.

Le conflit entre le gouvernement yéménite et al Houthi est élévé au rang de "guerre". Les affrontements contre AQPA et contre les séparatistes au sud sont considérés comme des "crises". On voit bien ici où se trouve la priorité pour Sana'a. Al Houthi est également mentionné contre l'Arabie Saoudite, un conflit que les auteurs caractérisent comme une "crise sévère" à la lumière des affrontements des derniers mois.

Le Proche Orient est également marqué par de nombreuses tensions. Outre les habituels difficultés entre Israël et ses voisins (ceux qui ne reconnaissent pas l'Etat hébreu) ou avec le Hezbollah ou les contentieux intra-palestiniens, quelques points sont ici à noter. L'étude note l'émergence d'un nouveau conflit, classé comme une "crise", entre le Hamas et les groupes salafistes à Gaza, ce dont j'ai déjà parlé. De même, l'Opération Plomb Durci a provoqué le changement de statut entre Israël et les groupes palestiniens de Gaza d'une "crise sévère" à "une guerre".

Quant à l'Iran, plusieurs points sont à soulever. L'étude ne considère le conflit entre Israël et l'Iran que comme "un conflit manifeste" (et j'espère que nous en resterons à ce niveau). Le conflit entre l'Iran et l'opposition politique est passé d'un "conflit manifeste" à une "crise" à la lumière des nombreuses manifestations et répressions suite aux élections présidentielles.

En bref, le Moyen Orient est un important foyer de conflits, mais contrairement à ce que l'on pourrait penser n'est pas la région la plus affectée. En effet, l'étude compte 55 conflits (en incluant l'Afghanistan) contre 113 pour l'Asie et l'Océanie, 85 en Afrique et 66 en Europe (principalement en Europe de l'est, dans les Balkans et dans le Caucase). Toutefois, la région MENA compte neuf conflits de haute intensité, dont trois guerres. C'est probablement cette dernière statistique qui pourrait cultiver l'impression que la région MENA est le lieu le plus instable de la planète. Toutefois, il est fort probable que si l'on ramène cela à une échelle géographique, la concentration des conflits en fasse effectivement le point focal des tensions dans le monde.

dimanche 8 novembre 2009

Pour mieux comprendre la Turquie d'aujourd'hui


Ian Lesser du German Marshall Fund a publié une des analyses les plus pertinentes et fines sur la Turquie que j'ai eu l'occasion de lire ces derniers temps. Il se penche sur l'évolution des positions turques autant en politique intérieure qu'en politique étrangère.

Au point de vue interne, Lesser explique que le débat entre islamistes et laïcs n'est plus la question qui domine en Turquie. En effet, selon lui, la politique s'articule désormais en fonction des intérêts économiques gouvernementaux et privés. Cette tension est exacerbée par la confiance actuelle de l'AKP, dont les politiques peuvent être interprétées comme socialistes.

Lesser s'attarde plus longuement sur la politique étrangère. Il est vrai que l'on entend beaucoup parler d'un changement stratégique d'Ankara et notamment vis-à-vis d'Israël. Avec des hauts et des bas, le partenariat stratégique entre les deux pays a toujours été perçu comme crucial. Aujourd'hui, la situation semble très tendue, notamment depuis le conflit à Gaza. Lesser est pessimiste sur un retour à la normale. Pour lui, la question n'est pas de savoir si une relation peut être rétablie, mais plutôt de savoir jusqu'à quel point elle va se détériorer et ce qui peut être sauvegardé.

A plus grande échelle, l'analyste du GMF expose trois orientations pour comprendre la politique étrangère de la Turquie :
* le discours est de plus en plus nationaliste avec des ouvertures à l'égard de pays avec lesquelles les relations étaient compliquées, comme l'Arménie, l'Iraq et la Syrie.
* les positions prises traduisent un attachement à une politique de non-alignés. Concept hérité de la Guerre froide, il semble convenir aux orientations turques qui cherchent à ne pas s'accrocher à Bruxelles et à Washington et donc d'avoir un choix d'opportunités plus vaste.
* au niveau régional, la Turquie est favorable à "un Moyen Orient aux Moyen-Orientaux". Cela correspond à la volonté d'Ankara de jouer le rôle de médiateur et arbitre dans la région, ce qui induit une présence américaine moins forte. Lesser explique que cette réorientation sur le Moyen Orient soulève la question pour la Turquie de savoir si cet engagement au sud ouvrira ou fermera des options pour l'avenir.

Désormais, autant pour les Turcs que pour ses partenaires transatlantiques, il va falloir jongler entre les prises de décision considérées comme "tactiques" et celles considérées comme "stratégiques". Un nouveau jeu qui risque d'être parfois compliqué et qui promet encore de nombreux débats intéressants sur l'avenir de la politique étrangère de la Turquie. Une question surtout que Lesser pose en filigrane sera de savoir comment la Turquie gèrera les premiers tests qu'elle sera amenée à affronter dans le cadre de cette réorientation. Pour l'instant, le "moment turc" n'a pas encore été mis à mal.

dimanche 1 novembre 2009

Vers une nouvelle stratégie de l'OTAN à l'égard de ses partenaires?

Anders Fogh Rasmussen s'est exprimé à Abu Dhabi dans le cadre d'une grande conférence organisée par l'OTAN et les Emirats Arabes Unis pour discuter du programme de partenariat de l'Initiative de Coopération d'Istanbul (ICI).

Son discours était marquant à deux égards. Tout d'abord, le nouveau Secrétaire général de l'OTAN s'est positionné sur le conflit israélo-palestinien et c'est un fait extrêmement rare. L'Alliance atlantique a une politique de discrétion à ce sujet et elle est très réticente en général à se positionner tant qu'on ne lui demande pas. Ce ne sont pas les solutions de sorties de crise qu'il a données qui sont novatrices, c'est le fait qu'il se soit positionné sur ce sujet dans un pays arabe. De fait, c'est sur ce propos que commence l'article du Khaleej Times, alors que c'est un détail dans le discours de Rasmussen. Je suis curieux de voir comment cela va évoluer, notamment à savoir si ce discours marque un tournant dans la stratégie otanienne ou pas.

Contrairement à l'UE, l'OTAN a toujours préféré rester discret sur ce sujet pour éviter d'embarquer ces programmes de partenariat sur des terrains glissants et accidentés, ce que l'UE n'a jamais réussi à faire d'où les inextinguibles difficultés du partenariat euroméditerranéen. L'Alliance a réussi bon an mal an à faire avancer le Dialogue Méditerranéen depuis 1994 où se côtoient Israël et plusieurs pays arabes qui ne reconnaissent pas tous son existence. C'est une technique risquée et je doute qu'il soit dans l'intérêt de l'OTAN de trop se positionner sur ce sujet. Elle peut avoir une position, mais elle n'a pas de rôle à jouer pour le moment et ce tant que l'on ne lui demande pas, surtout que dans ces pays, elle demeure souvent perçue comme une alliance purement militaire et une extension de la politique américaine.

Son propos laisse également penser que l'OTAN veut faire évoluer l'ICI vers plus de multilatéralisme. Cette initiative est le troisième programme de partenariat de l'Alliance avec le Partenariat pour la Paix et le Dialogue Méditerranéen - tous les deux fondés en 1994. L'ICI a été créée au sommet d'Istanbul en 2004 et s'adresse en particulier aux pays du Golfe. Elle réunit à ce jour le Bahreïn, les Emirats Arabes Unis, le Koweït et le Qatar. Il y a des discussions avec l'Arabie Saoudite et Oman, mais pas d'accord pour le moment. Ce partenariat est en fait une offre de contribution à la sécurité régionale de la part de l'OTAN. Elle ne force absolument pas ces pays à participer ; elle offre ses services et son expertise et les pays choisissent dans ce menu. Idéalement, les objectifs sont l'interopérabilité et la réforme démocratique du secteur de sécurité, mais c'est une ambition officiellement non défendue, car elle exige trop d'engagements de la part des pays partenaires, qui ne sont pas encore prêts à prendre cette voie. Ainsi peut-on résumer la coopération actuelle à une participation de l'OTAN à la modernisation des armées - dans les techniques et les tactiques, pas l'armement.

Jusqu'à présent, les échanges se faisaient strictement sur une base bilatérale, car il y avait trop de réticence de la part de ces pays à discuter dans un forum multilatéral de questions de sécurité et de défense. Le Secrétaire général de l'OTAN semble vouloir changer cette orientation et favoriser plus de multilatéralisme. L'idée serait, je pense, d'encourager plus de discussions sur ces sujets sensibles entre les partenaires eux-mêmes, comme cela est le cas au sein du Dialogue Méditerranéen. C'est à mon avis une excellente idée, mais on verra dans quelle mesure cela est envisageable.

mercredi 1 juillet 2009

Pourquoi les Arabes ne se révoltent-ils pas comme les Iraniens ?

Rami Khouri pose une question qui fâche : pourquoi les Arabes ne se révoltent-ils pas contre leur gouvernement ? Cette interrogation s'inscrit à la suite des récentes manifestations en Iran. Mais, pourquoi donc ? Après tout, les régimes arabes sont tout aussi autoritaires que le régime iranien, les libertés sont cadenassées, les abus de pouvoir incessants... la liste est longue.

Oui, les populations arabes protestent parfois, mais souvent contre une puissance dominante ou occupante, comme ce fut le cas pour l'Intifada de 1987 et de 2001, ou contre la présence syrienne au Liban, mais pas contre le gouvernement.

Dans une tribune pour Agence Global, Khouri trouve une explication intéressante. Selon lui, le rapport que les peuples arabes ont avec leurs gouvernements centraux est différent. En Iran comme en Turquie, quand le peuple est énervé et qu'il veut des changements, il utilise tous les moyens qui sont à sa disposition. Dans les pays arabes, les populations décident d'ignorer le gouvernement. Ils construisent des structures parallèles qui répondent aux besoins de la population comme un gouvernement le ferait, soit par des organisations islamiques et religieuses - le Hamas et le Hezbollah sont les exemples qui viennent en tête -, des ONG, ou par voie de structure tribale. De plus, estime l'auteur, les pays arabes ne bénéficient de la même histoire d'Etat-nation fort comme l'Iran et la Turquie. En effet, les Etats arabes sont le résultat de créations coloniales.

Khouri estime que cela a également un impact sur la capacité d'action du gouvernement central. Du fait de la multiplication de ces organismes parallèles et donc de l'ignorance de l'action étatique, "les régimes arabes dans une large mesure ne sont pas défiés par leur propre population, ils sont contenus et diminués". Au fur et à mesure alors, les régimes perdent toute crédibilité et marge d'action.

jeudi 2 avril 2009

Une "révolution silencieuse" des moeurs au Moyen Orient

Robin Wright a publié il y a peu une très intéressante enquête dans TIME sur ce qu'elle appelle "la révolution silencieuse". Elle estime que le Moyen Orient connait aujourd'hui une montée d'activistes qui s'émancipent du système traditionaliste des sociétés de la région. Voici le passage-clé de l'article :

Cette révolution douce se distingue de trois précédentes vagues de changement - la renaissance islamique des années 1970, la montée de l'extrémisme dans les années 1980 et l'émergence de partis politiques dans les années 1990. La révolution d'aujourd'hui est plus islamique que jamais. Pourtant, elle est également clairement anti-djihadiste et ambivalente sur les partis politiques islamistes. Culturellement, elle est profondément conservatrice, mais son but est de s'adapter au XXIe siècle. Politiquement, elle rejete le sécularisme et l'occidentalisation mais a très envie de changements compatibles avec les tendances globales actuelles. Cette douce révolution tient plus à tâtonner pour trouver une identité et un chemin plutôt que d'exprimer la piété. Les nouveaux révolutionnaires font la synthèse des valeurs coraniques et des manières de vivre générées par l'Internet, la télévision par satellite et Facebook. Pour eux, l'islam, peut-on dire, est le chemin qui mène au changement plutôt que le but en soi. "C'est une révolution non-violente qui essaie de mélanger la modernité et la religion", affirme Ziada. (...) Les nouveaux activistes musulmans, ceux qui s'engagement dans différentes causes d'un pays à autre, ont émergé en réaction aux attentats du 11 septembre et à tout ce qui s'est passé depuis.

vendredi 27 février 2009

Dennis Blair nous parle des menaces actuelles

Le nouveau chef du Directorate of National Intelligence a effectué sa première estimation des menaces actuelles devant la Commission de la Chambre des Représentants sur le Renseignement. Bien entendu, le Moyen Orient a convoité une large partie du rapport. L'idée n'est pas d'être exhaustif, mais plutôt de souligner certains points intéressants.

- Sur l'Arabie Saoudite, Dennis Blair explique que les efforts de contre-terrorisme menés par les autorités du Royaume ont fortement handicapé les mouvements fondamentalistes sur le territoire, mais Riyad doit maintenant faire face à des menaces venues de l'extérieur et notamment du Yémen. Les arrestations de nombreux militants d'Al Qa'ida laissent penser que des actions seront menées. De plus, l'Arabie Saoudite fait partie des cibles historiques du groupe, car le pouvoir en place est jugé comme indigne et doit être remplacé par un gouvernement islamiste. Il réitère la montée de la menace yéménite en décrivant le pays comme "une potentielle base régionale pour Al Qa'ida".

- Étonnamment, Blair évoque le Hezbollah comme un groupe capable de frapper les intérêts américains. C'est assez surprenant, car le groupe libanais n'a pas attaqué les Etats-Unis ou un autre pays occidental depuis les années 1980, mais il estime que si la survie du groupe en dépend, le Hezbollah pourrait s'en prendre aux Etats-Unis, notant toutefois que le groupe mesurerait précautionneusement la portée de tels actes.

- Sur l'Iran, le chef du DNI consacre pas mal de temps qu'il résume dans un paragraphe suffisamment clair :
Les buts de longue date de la politique étrangère iranienne sont de maintenir le régime islamique en place, de sauvegarder la souveraineté de l'Iran, de défendre ses ambitions nucléaires et d'étendre son influence dans la région et dans le monde islamique. Les dirigeants iraniens perçoivent les développements dans la région - le retrait de Saddam et des Taliban, les défis auxquels doivent faire face les Etats-Unis en Irak et en Afghanistan, l'influence croissante du Hamas et du Hezbollah, et, jusqu'à récemment, des revenus pétroliers élevés - comme autant d'opportunités et de liberté de poursuivre son objective de devenir une puissance régionale. Cette perception a généré une politique étrangère iranienne plus affirmée dans laquelle Téhéran s'est focalisé sur un accroissement de ses liens en Irak, en Afghanistan et dans le Levant pour mieux influencer et exploiter les développements régionaux en matière politique, économique et sécuritaire. La politique étrangère iranienne s'est égalent affirmée au travers de sa volonté d'acquérir la capacité de constuire des armes nucléaires.

- Sur l'Irak, il attribue une amélioration de la situation à plusieurs facteurs :
* Les opérations menées par les forces de coalition et les mesures de sécurité menées par la population (les Fils d'Irak notamment) ont permis une forte diminution de la violence. La coalition, en tant que "garant politiquement neutre de la sécurité", a facilité l'action de l'armée irakienne pour lutter contre les violences "ethnosectaires".
* Les mouvements insurrectionnels sunnites continuent de diminuer. Nombreux sont ceux qui se sont ralliés aux initiatives lancées par les Américains pour protéger eux-mêmes leurs quartiers.
* L'influence d'AQI ne cesse de décroitre.
* La menace de violence des groupes chiites se réduit également. La décision de déposer les armes de Moqtada al-Sadr début 2008 a été particulièrement significative, car Jaish al-Mahdi (l'armée du Mahdi) était très active.
* Les capacités de l'armée irakienne se sont dans le même temps accrues.

Trois menaces demeurent sur l'Irak:
* Des disputes sur les frontières : c'est particulièrement probant dans le nord, à Kirkuk par exemple, une des quatre provinces où les élections n'ont pas eu lieu, car la situation demeure trop tendue.
* La perception d'une oppression policière : si le prisme d'une violence "ethnosectaire" de la police s'installe au sein de la population, cela peut raviver des violences.
* Une augmentation de soutiens étrangers aux milices.

- Blair a détaillé une position très intéressante sur le programme nucléaire iranien. "Bien que nous ne sachions pas si l'Iran a actuellement l'intention de développer des armes nucléaires, nous estimons que Téhéran conserve au minimum l'option ouverte d'en développer." Position prudente quelque peu dans la lignée du NIE de 2007 auquel il fait d'ailleurs référence. Selon lui, le fait que l'Iran ait arrêté son programme militaire en 2003 fait suite aux pressions internationales et pourrait suggérer que Téhéran est plus sensible aux pressions que précédemment estimé. Il indique également que seule une décision politique peut arrêter le programme, "et une telle décision est bien évidemment réversible".

Il est insistant sur le fait que deux activités cruciales pour le développement d'armes nucléaires se poursuivent : l'enrichissement de l'uranium et des missiles balistiques.
 

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