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vendredi 12 mars 2010

Peter Singer : les drones sont une révolution



Dans un entretien à Spiegel sur les drones, Peter Singer de la Brookings Institution livre quelques commentaires intéressants :
SPIEGEL Online : [Avec l'usage intensif des drones], entrons-nous dans une nouvelle ère ?
Singer : Oui, on peut comparer l'impact à celui de l'introduction de la poudre à canon, de la presse écrite ou de l'avion.
Je pense que c'est encore un peu tôt pour être aussi affirmatif. Si les drones sont en effet de nouveaux éléments prépondérants dans les conflits, ils n'en sont pour le moment qu'une composante. Il n'est cependant pas impossible que nous voyions les prémisses de cette nouvelle ère. En effet, l'US Air Force envisage un rôle accru des drones à l'avenir donnant des missions à des drones qui sont aujourd'hui menées par des avions pilotés. D'autres armées suivront sans aucun doute.

Toutefois, avant que l'on assiste à un véritable renversement des rôles, il se passera au moins une décennie. Les budgets de défense sont en chute libre et acheter des drones coûte cher. En plus, ils sont très vulnérables aux missiles sol-air, ce qui peut rendre leur durée de vie assez courte surtout dans des conflits où l'on ne veut pas engager trop de troupes et où le camp ennemi possède ce type d'armes. De plus, les pilotes ne vont probablement pas laisser une telle révolution se dérouler sans une levée de boucliers. Encore aujourd'hui, alors que l'establishment des Etats-majors est de plus en plus acquis à la cause de la contre-insurrection et donc d'un usage modéré des bombardements, l'armée de l'Air maintient sa ligne qui a très bien fonctionné dans les années 1990 et qui risque de continuer à être relativement efficace : avec des bombardements, on évite les pertes de soldats. Dans une ère où l'engagement politique dans les conflits est a minima, nul doute que ce genre d'arguments va continuer à trouver un écho.

dimanche 3 janvier 2010

Recensement des conflits au Moyen Orient en 2009

Le Heidelberg Institute for International Conflict Research vient de publier son annuel Conflict Barometer. Cette étude très intéressante recense les conflits dans le monde de manière exhaustive. Les auteurs ont établi un total de 365 conflits en 2009. La définition et la typologie des conflits sont des éléments essentiels pour comprendre l'étude. Un conflit est défini comme des "confrontations d'intérêts (différences de position) sur une certaine période et d'une certaine magnitude ayant trait à des valeurs nationales (territoire, sécession, décolonisation, autonomie, système/idéologie, pouvoir national, prédominance régionale, pouvoir international, ressources et autres) entre au moins deux parties (groupes organisés, Etats, groupes d'Etats et organisations) qui sont déterminées à poursuivre les intérêts et à atteindre leurs objectifs". J'ajoute également le tableau des niveaux d'intensité d'un conflit pour bien comprendre ce à quoi le rapport fait référence lorsqu'il établit l'état des conflits. C'est important pour comprendre certains choix, notamment sur l'Iraq.





Ainsi, sur les sept guerres recensées, trois ont lieu au Moyen Orient et Maghreb (MENA). Comme je n'inclus pas comme eux l'Afghanistan dans cette région, cela n'en fera que deux : Israël contre le Hamas et le gouvernement yéménite contre al Houthi. En 2008, les deux étaient classées comme des "crises sévères". La méthodologie est ici importante, car les affrontements en Iraq sont au pire considérées comme des "crises sévères", que ce soit entre le gouvernement contre AQI ou contre les insurgés. Depuis l'année dernière, la lutte contre les insurgés n'est plus considérée comme une "guerre" et l'opposition contre AQI ne l'a jamais été. Les forces de coalition ne sont en outre pas mentionnées dans les parties s'affrontant. En effet, le rapport définit le conflit entre AQI ou les insurgés contre le gouvernement. La force multinationale menée par les Américains ne vient qu'en soutien du gouvernement. Il en va de même pour l'Afghanistan.

Le conflit entre le gouvernement yéménite et al Houthi est élévé au rang de "guerre". Les affrontements contre AQPA et contre les séparatistes au sud sont considérés comme des "crises". On voit bien ici où se trouve la priorité pour Sana'a. Al Houthi est également mentionné contre l'Arabie Saoudite, un conflit que les auteurs caractérisent comme une "crise sévère" à la lumière des affrontements des derniers mois.

Le Proche Orient est également marqué par de nombreuses tensions. Outre les habituels difficultés entre Israël et ses voisins (ceux qui ne reconnaissent pas l'Etat hébreu) ou avec le Hezbollah ou les contentieux intra-palestiniens, quelques points sont ici à noter. L'étude note l'émergence d'un nouveau conflit, classé comme une "crise", entre le Hamas et les groupes salafistes à Gaza, ce dont j'ai déjà parlé. De même, l'Opération Plomb Durci a provoqué le changement de statut entre Israël et les groupes palestiniens de Gaza d'une "crise sévère" à "une guerre".

Quant à l'Iran, plusieurs points sont à soulever. L'étude ne considère le conflit entre Israël et l'Iran que comme "un conflit manifeste" (et j'espère que nous en resterons à ce niveau). Le conflit entre l'Iran et l'opposition politique est passé d'un "conflit manifeste" à une "crise" à la lumière des nombreuses manifestations et répressions suite aux élections présidentielles.

En bref, le Moyen Orient est un important foyer de conflits, mais contrairement à ce que l'on pourrait penser n'est pas la région la plus affectée. En effet, l'étude compte 55 conflits (en incluant l'Afghanistan) contre 113 pour l'Asie et l'Océanie, 85 en Afrique et 66 en Europe (principalement en Europe de l'est, dans les Balkans et dans le Caucase). Toutefois, la région MENA compte neuf conflits de haute intensité, dont trois guerres. C'est probablement cette dernière statistique qui pourrait cultiver l'impression que la région MENA est le lieu le plus instable de la planète. Toutefois, il est fort probable que si l'on ramène cela à une échelle géographique, la concentration des conflits en fasse effectivement le point focal des tensions dans le monde.

jeudi 13 août 2009

Détérioration de la situation et désintérêt problématiques au Yémen (mis à jour 2)

La situation au Yémen ne cesse de se détériorer. Depuis quelques jours, les affrontements entre les forces de sécurité du gouvernement et les rebelles chiites Houthi se sont intensifiés. Les violences n'ont jamais été aussi fortes depuis la signature d'un cessez-le-feu en 2008. Les informations sur la situation sur place manquent, mais visiblement il y a des dizaines de morts. L'armée yéménite utilise l'armée de l'Air et l'armée de Terre pour en finir avec ces insurgés.

Les Houthi représentent un réel problème pour l'autorité yéménite. Ce groupe chiite est en faveur de la restauration d'une autorité cléricale chiite qui était en vigueur jusqu'à la révolution de 1962. L'affrontement entre ce groupe armé et le gouvernement date de cette époque, mais les racines datent de bien avant. Les Houthi se revendiquent de la branche Zaidi du chiisme. Ils ont été à la tête du Yémen pendant plusieurs centaines d'années. En 1962, avec l'appui notamment de l'Arabie Saoudite, les Sunnites ont renversé le pouvoir plongeant les Chiites dans le désarroi. Ils sont depuis concentrés dans la province de Saada au nord du pays.

Depuis 2004, les campagnes d'affrontement entre forces gouvernementales et combattants Houthi sont fréquentes. En 2007, un cessez-le-feu avait été décrété, qui n'a jamais été respecté. En 2008, le Qatar a joué l'intermédiaire entre les deux parties, qui se sont plus ou moins tenus jusqu'à aujourd'hui.

Le problème Houthi vient s'ajouter à deux autres inquiétudes au Yémen : la présence d'Al Qa'ida et les séparatistes au sud. Trois épines donc qui affaiblissent considérablement le poids du gouvernement central. Tariq Alhomayed dans Asharq Alawsat estime qu'il est avant tout nécessaire de régler la question séparatiste. C'est pour lui la priorité, car le mouvement séparatiste est celui qui bénéficie du plus de soutien. Une fois ce dossier réglé, les rebelles Houthi ne devraient pas être trop gênants, car leur soutien est beaucoup moins important. Une solution apportée à ces deux problèmes servirait à renforcer l'intégrité territoriale du Yémen et de fait limiter la possible création d'une zone de libre droit pour Al Qa'ida. Le processus a l'air simple, mais il est en fait semé d'embuches.

Des embuches que l'on trouve notamment dans le fait que tout le monde se désintéresse de la question yéménite (et somalienne). Mutlaq Musa’ed Al-Ajmi écrit dans une tribune pour Yemen Times que le monde arabe ne bouge même pas le petit doigt pour venir en aide au Yémen. Aucun leader arabe, ni les Secrétaires généraux de la Ligue arabe et du Conseil de Coopération du Golfe n'est venu à Sanaa. Seul le général David Petraeus de CENTCOM est venu rendre visite au Président Ali Abdullah Saleh pour annoncer plus de coopération dans la lutte contre le terrorisme et un soutien à la stabilité et à l'unité du pays.


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L'éditorialiste se plaint également que les dirigeants arabes ignorent la question somalienne. Sans un effort international contre la piraterie dans le Golfe d'Aden, cette pratique ancestrale n'aurait fait que se banaliser. De plus, le Yémen reçoit régulièrement des centaines de réfugiés somaliens qui fuient leur pays. Un autre phénomène ignoré des chancelleries arabes. Bref, une situation extrêmement préoccupante qui n'intéresse tristement personne, alors que les enjeux locaux, régionaux et globaux sont potentiellement explosifs.

***UPDATE***

Le gouvernement yéménite a annoncé les conditions pour un cessez-le-feu. Voici les conditions requises :
1. Se retirer de tous les districts de Saada et démanteler tous les check points [entre la province et la capitale] empêchant la libre circulation.
2. Descendre des montagnes et mettre fin au banditisme et aux actes de destruction.
3. Rendre tous les équipements civils et militaires dont ils se sont emparés.
4. Clarifier la situation des [six] étrangers kidnappés [en juin], soupçonnés d'avoir été enlevés par les rebelles.
5. Donner aux autorités tous ceux qui kidnappent à Saada.
6. Aucune intervention de quelque sorte dans les affaires des autorités locales.

Autant dire qu'avec des conditions aussi contraignantes, les choses ne sont pas prêtes d'avancer rapidement...

***UPDATE 2***

Suite au commentaire de Nefermaât et d'une réflexion que je me suis faite ce matin, j'aimerais clarifier un point. J'ai peut-être donné l'impression d'une opposition entre de méchants rebelles contre un gentil gouvernement. Si c'est le cas, je tiens à rectifier le coche. Le Président Saleh n'a rien d'un enfant de coeur. A titre d'exemple, pour rallier le soutien occidental, il a présenté la lutte contre les Houthi comme s'inscrivant dans la lutte contre le terrorisme, alors que ça n'en est pas du tout. L'offensive actuelle émane du gouvernement, non des Houthi.

De l'autre côté, le groupe chiite n'est pas tout noir non plus. Certaines demandes sont tout à fait légitimes. Ils demandent par exemple une liberté de culte et la fin de l'interférence de la prêche du sunnisme salafiste dans leur province. Ils demandent également plus de justice sociale et la fin de la corruption.

Certes, entre les mots et les actions, il y a souvent un gouffre, mais je tenais à préciser ces points.
 

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