Note: après réflexion, j'ai changé le titre de ce post, car "mauvais" me paraissait finalement trop fort et "note de lecture" était inadéquat. Le dernier numéro de
La Revue Internationale et Stratégique vient de sortir et
un article de B. Saidy est consacré à l'OTAN en Méditerranée et au Moyen Orient, en gros au Dialogue Méditerranéen (DM) et à l'Initiative de Coopération d'Istanbul (ICI).
J'en parle beaucoup en ce moment. Petite note de lecture critique et mise au point!
Premier problème. L'auteur évoque les deux partenariats, dont l'un s'intitulerait
"le Partenariat méditerranéen de l'OTAN" (p.43). Ce n'est plus un secret que le soi-disant
"PMO" est en fait le "DM".
Jamais l'OTAN ne fait référence au DM comme PMO, alors que Saidy ne fait jamais référence au DM.
Deuxième problème factuel. L'article indique que dans l'ICI, tous les membres du CCG sont partenaires (p.46), ce qui est faux, puisque l'Arabie Saoudite et Oman en sont absents (c'est sans parler du fait qu'à l'édition, ils auraient pu corriger l'erreur sur le schéma : il n'y a plus 26, mais 28 membres désormais - l'article a probablement été terminé avant l'entrée de la Croatie et de l'Albanie, mais à l'édition).
Troisième erreur factuelle. L'auteur attribue des propos à l'amiral Joseph Lopez qui sont incorrects (p.45). La note de bas de page indique
"Propos tirés d’un article de l’International Herald Tribune du 20 mai 1997, cités par Gilbert Achard, « Surenchère au sujet du flanc sud de l’OTAN », Le débat stratégique, no 33, juillet 1997, p. 2." Il est déjà inquiétant que l'auteur n'ait pas fait l'effort d'aller vérifier la source première, mais, si l'auteur a bien noté, Achard a tort. L'article est tiré du
Washington Post (William Drozdiak, "Instability to the South Worries U.S. Forces in Europe",
Washington Post, 19 mai 1997). De plus, l'auteur attribue à Lopez des propos qui sont rédigés par le journaliste et en invente qui ne sont pas dans l'article. A qui la faute ?
Quatrième erreur factuelle. Il fait référence à
un rapport de Pedro Moya à l'Assemblée de l'Atlantique Nord de 1997 sur l'OTAN en Méditerranée (p.49). Deux problèmes : 1) il a été publié en août et non en octobre et 2) Pedro Moya était
"le responsable" du MCG à l'AAN en 1997, mais il ne l'est plus maintenant, comme le laisse sous-entendre l'article.
Cinquième erreur factuelle, l'auteur écrit que Javier Solana est
"l'ancien chef de la diplomatie européenne" (p.51). Ah bon, depuis quand ?
Saidy fait référence à la
hard security en écrivant qu'elle
"se réfère à la dimension militaire de la sécurité. Elle concerne, dans une large mesure, l’équilibre entre États et alliances et préconise même l’usage de guerres préventives" (p.49). Pour justifier cette définition, il fait référence à
un rapport de la RAND de 2000 sur le DM. Très bon rapport, mais
jamais les auteurs ne font référence aux guerres préventives, mais au
"conflict prevention". Je pense que c'est ce à quoi Saidy voulait faire référence. Le problème étant que cela n'a rien à voir. L'objectif est d'éviter les conflits, pas d'en créer! La
hard security est principalement liée à la lutte contre le terrorisme et des menaces étatiques.
L'auteur propose une meilleure complémentarité entre les différentes approches des institutions internationales engagées dans la région (p.50). Il fait référence à une proposition faite par un officiel de l'OTAN, Alberto Bin, dans
un article de NATO Review en 2003. Le fait est que des coopérations existent déjà
avec l'OSCE et
avec l'UE.
Un peu plus loin, il cite un passage de Jean-François Daguzan :
Jean-François Daguzan souligne que « l’action de l’OTAN en Méditerranée demeure [...] empreinte d’ambiguïté. On ne sait toujours pas si l’Alliance se justifie pour assurer la stabilité entre ses propres Alliés ou pour faire face à des menaces extra-européennes. Les ambitions des différents acteurs ne sont pas forcément similaires et les membres de l’OTAN ne sont pas intéressés de la même manière à cette politique méditerranéenne ». En d’autres termes, l’implication de l’OTAN dans cette région n’échappe pas à la compétition transatlantique entre les États-Unis et les pays européens (p.50).
Pourquoi faire appel à la "compétition transatlantique" après la citation de Daguzan ? Les plus fervents supporters du DM sont l'Espagne et l'Italie ! A partir de cet instant, l'article devient problématique avec des propositions chargées et parfois infondées. Il écrit :
Qu’il s’agisse du maintien d’intérêts économiques, de la lutte contre le terrorisme ou d’éventuelles interventions militaires au Moyen-Orient pour la défense d’Israël et pour assurer la sécurité des monarchies arabes du Golfe, la présence militaire américaine dans la région offre une base de prépositionnement de forces facilitant les opérations en cas de conflit armé. En témoignent la guerre du Koweït en 1990-1991 et l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003 (p.50-1).
Plusieurs problèmes: 1) en 1990, les Etats-Unis n'avaient
pas de base dans le Golfe, donc la guerre du Koweït ne témoigne de rien du tout. 2)
"la défense d'Israël et pour assurer la sécurité des monarchies arabes du Golfe, la présence militaire américaine dans la région offre une base de prépositionnement de forces facilitant les opérations en cas de conflit armé"... ai-je besoin de noter à quel point ceci est une absurdité ?
Mais, alors quand l'auteur note que
"les États-Unis prônent une stratégie de puissance en Méditerranée visant à empêcher l’UE de devenir une puissance à part entière" en prenant comme seule référence pour cette lourde accusation un obscure ouvrage de Samir Amin intitulé
L’hégémonisme des États-Unis et l’effacement du projet européen (p.51), je fulmine! Qu'on le pense, c'est une chose, mais au pire, on apporte des arguments concrets, des citations, des références solides, pas un ouvrage quelconque qui colle bien là où on cherche à faire prouver un point ! Il est assez étrange également que le comité de relecture n'ait pas relevé ce manque de précision scientifique ! Mais, ce qui est formidable, c'est qu'il insiste avec la suite de la phrase
"...et ce, en gênant son action et en neutralisant la volonté de la France de développer une politique euro-méditerranéenne relativement autonome" (p.51), mais cette fois-ci sans aucune référence, c'est encore mieux!
Il établit que
"la Grande-Bretagne soutient, en priorité, le nouveau « rôle globalisé » de l’Alliance Atlantique, que ce soit en Méditerranée, au Moyen-Orient ou ailleurs. Ce soutien s’inscrit dans la ligne traditionnelle de sa politique étrangère qui s’articule autour de trois dimensions évoquées par Churchill : l’Europe, la relation transatlantique et le Commonwealth." Une vérité évidente qui ne demande aucune référence et pas plus d'explication, non bien sûr!
"Pour l’Espagne, il s’agit d’abord d’un problème de souveraineté touchant le Gibraltar et le conflit territorial avec le Maroc." Ah, ce doit être ça, mais là non plus, notes de bas de page et plus amples explications sont futiles!
L'article évoque ensuite le sempiternel
"obstacle du conflit israélo-arabe", mais surtout Saidy parvient à réaliser un tour de force. Il écrit :
Ces partenariats, dont l’objet est la recherche de la stabilité, ne proposent aucun engagement auprès des États arabes et d’Israël afin de les aider à décider de la voie par laquelle ils s’orienteront vers un avenir plus pacifique. Cette stabilité, comme finalité de l’engagement de l’OTAN, fait l’objet de vives réserves compte tenu qu’on ne peut envisager une réelle stabilité et une sécurité commune sans tenir compte des facteurs géopolitiques exogènes qui continueront à influer sur le devenir de la Méditerranée et du Moyen-Orient. (p.52)
Plus bas, il écrit : "[P]ar sa structure et ses missions, l’OTAN n’est pas l’enceinte appropriée pour débattre d’un accord de paix" (p.54). Voici une partie de l'article qui ne servait donc à rien... Plus sérieusement, il y a plusieurs problèmes. 1) L'OTAN est en partenariat avec certains des acteurs arabes frontaliers d'Israël, mais pas tous. Ni le Liban, ni la Syrie ne fait partie du DM ou de l'ICI, donc il semble difficile de proposer une solution globale. 2) Si l'Alliance
ne veut pas s'engager dans le processus de paix, c'est qu'elle sait pertinent que cela amènera à l'atrophie des partenariats, comme cela l'a fait avec le Processus de Barcelone et comme ce que l'UPM est en train de connaître. 3) Saidy le reconnait lui-même, l'OTAN n'est pas équipée diplomatiquement pour gérer un tel processus. 4) Pourquoi ne mentionne-t-on jamais que l'OTAN pourrait avoir un rôle dans le conflit du Sahara Occidental ? Après tout, le conflit est latent, mais cette éventualité n'est jamais soulevée. Tout simplement, parce que c'est dénué de sens tout comme un rôle actif de l'Alliance dans le processus de paix.
Dernière partie de l'article : la mauvaise image de l'OTAN dans la région. L'auteur indique une méfiance de la part des populations du sud vis-à-vis de l'EUROFOR, de l'EUROMARFOR et de la PESD (p.54). Admettons pour les deux premières, même si je pense que cette méfiance est désuète étant donné que ces forces ne font plus grand chose. De plus, c'était plus vrai lors du lancement qui s'est fait tambour-battant et sans consultation ni explication aux pays du sud de la Méditerranée, mais encore une fois, un gros travail a été fait pour balayer les craintes. Pourquoi rajouter la PESD? Il n'y a jamais eu de missions de la PESD dans la zone et aucune n'est prévue. Difficile de se faire une idée, puisqu'une fois encore, Saidy ne fait aucune référence.
On continue avec une incohérence.
"L’opinion publique au Maghreb et dans les pays du Golfe participant à l’ICI demeure, quant à elle, hostile et mécontente de voir leurs pays s’associer à une OTAN dominée par les États-Unis", écrit-il (p.54). Soit. Cette fois-ci, il fait une note de bas de page. Que cite-t-il?
"Shimi Mustapha, « Peurs et malentendus : la vision du Sud », J.-F. Daguzan et R. Giradet (sous la dir.), La Méditerranée : nouveaux défis, nouveaux risques, Paris, Publisud, 1995". Il prend donc un ouvrage de 1995 pour appuyer son argument. En 1995, le DM venait à peine de commencer. Il n'existait quasiment aucun média indépendant dans ces pays, donc ce type d'initiative encore floue et abstraite et pas forcément à même d'être très populaire n'avait que peu de chances d'être la source de furieux débats au sein des populations. En 1995, l'ICI n'était même pas en gestation!
Vient le temps de la conclusion qui ne convainc pas.
"[C]e rôle, qui fait de l’OTAN de facto une alliance militaire mondiale, est entravé par une multitude de contraintes qui limitent l’aboutissement des efforts de coopération en Méditerranée et au Moyen-orient." (p.55) Une alliance militaire mondiale? Non, pas du tout. Si demain, l'Algérie est attaquée, l'OTAN ne va pas foncer tête baissée. Le DM et l'ICI ne sont nullement régis par l'Article V. Une multitude de contraintes? Aucun des arguments avancés par l'auteur n'est fondamentalement convaincant à part la réticence des opinions arabes à la participation aux partenariats et encore, si l'Alliance et les pays partenaires s'engagent dans des stratégies de transparence totale et de communication, il est tout à fait envisageable que cette coopération soit acceptée.
La solution de Saidy reste très imprécise.
"Ces efforts ne peuvent réussir que si l’Alliance se dote d’un support politique visant à dénouer les conflits régionaux et réévalue les mécanismes de coopération, afin de répondre aux attentes politiques et militaires des partenaires de l’OTAN dans cette région." (p.55) Dénouer les conflits régionaux? Autant dire, se tirer une balle dans le pied! L'OTAN ne le veut pas et les pays de la région non plus! Réévaluer les mécanismes de coopération? Parlons-en, parce que cela n'a pas été abordé une seule fois de manière poussée dans l'article!
L'article se termine ainsi, malheureusement incomplet et approximatif. Et surtout, Saidy ne fait aucune mention de l'Opération Active Endeavour en Méditerranée, alors même que c'est un effort essentiel de l'OTAN dans la zone auquel participe plusieurs pays du DM.