En fin de semaine dernière, des détails d'un projet d'accord sur la sécurité et la présence américaine ont été révélés à la presse. Des représentants américains et irakiens évoquaient la possibilité de voir toutes les troupes américaines redéployées d'ici fin 2011. Les forces de combat seraient retirées d'ici le 30 juin 2009, tandis que des militaires resteraient pour entraîner et superviser l'armée irakienne jusqu'au 31 décembre 2011.
Si l'accord venait à être finalisé en ces termes, ce serait la première fois que l'administration américaine émet officiellement un plan de retrait. Les négociations se fondent sur une dynamique assez simple, relate le New York Times. Le gouvernement chiite exige un plan de retrait sans quoi il ne légalise pas la présence militaire américaine après l'expiration du mandat des Nations Unies à la fin de l'année, renouvelé "une dernière fois" en décembre dernier à la demande du premier ministre Nouri al-Maliki.
Ce dernier s'est exprimé en début de semaine à des chefs de tribu chiites en insistant qu'aucun accord ne pouvait être conclu sans un plan de redéploiement. "Ce n'est pas possible de conclure un accord à moins qu'il ne se fonde sur une souveraineté totale et sur l'intérêt national, et sur le fait qu'aucun soldat étranger ne reste sur le territoire irakien après une période de temps définie", a-t-il affirmé, selon le Times.
Sur le très sérieux blog Abu Muqawama, on s'interroge à savoir pourquoi Maliki s'est senti obligé de mettre les points sur les "i" si explicitement. L'auteur écrit qu'il faut y voir une double position du Premier ministre : il est fort et faible à la fois. Il cherche à asseoir son autorité et sa légitimité au pouvoir. Il est fort à la suite de ses récents succès dans différentes campagnes militaires, notamment à Bassora et Sadr City. Il reste faible, car politiquement, il est malmené. Le front chiite est fracturé, les tensions entre Arabes et Kurdes rendent les Kurdes des partenaires politiques incertains et le parti Dawa, auquel il appartient, manque d'une assise populaire.
Cette manifestation publique d'autorité s'inscrit dans une récente suite d'événements, estime Dr. iRaq :
* "les efforts de Maliki d'affaiblir les Sadristes (pas seulement militairement, mais en démentelant leur groupe dans le sud)".
* les efforts de Maliki de contenir l'intégration des Fils d'Irak dans les forces de sécurité (cf. un précédent post sur ce blog).
* les efforts du Premier ministre de consolider son commandement sur différents éléments des forces de sécurité et des services de renseignements, et l'utilisation de plusieurs "centres d'opérations" à Bagdad, Bassora, Ninewa et Diyala pour diriger directement l'armée irakienne, au détriment de la police.
* le positionnement politique de Maliki sur l'accord de sécurité qui sert à accroître son crédit nationaliste en exigeant une date butoire pour un départ américain.
L'auteur du blog explique que si Maliki voulait vraiment le redéploiement des forces de la coalition, il n'aurait qu'à ne pas signer l'accord et forcer les Américains à partir, preuve que le gouvernement irakien n'est pas encore prêt à se débarrasser des Américains. En fait, pense-t-il, les Irakiens sont conscients qu'ils ne peuvent pas assurer la sécurité du pays seuls pour le moment.
Le blog fait référence à une citation extraite du Washington Post émanant d'un représentant du gouvernement irakien anonyme, qui semble attester la thèse que ces dates sont susceptibles de changer en fonction de la situation sur le terrain : "Si vous demandez au Premier ministre, 'Que se passe-t-il si la situation sur le terrain change avant 2011 ?', il répondra clairement que les dates auront peut-être besoin d'être changées".
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jeudi 28 août 2008
mardi 26 août 2008
Les Fils d'Irak comptent leur jour...
Une vaste campagne d'arrestations d'anciens insurgés sunnites reconvertis dans les Frères d'Irak a soulevé de nombreuses suspicions. Le pouvoir irakien ne semble pas enclin à abonder dans le sens des Américains et à accommoder les quelques 100,000 membres de cette force. Dans le plan initial, 20% des soldats du "Réveil sunnite" devaient intégrer les forces de sécurité irakiennes. Cela peine à voir le jour.
Les réticences du gouvernement central traduisent la nouvelle confiance de l'armée irakienne et des campagnes de sécurisation du territoires invoquées par le premier ministre Nouri Al Maliki. Les militaires s'estiment suffisamment forts pour faire régner la paix et maintenir la sécurité, même dans les régions où les Fils d'Irak ont combattu et chassé Al Qaïda en Irak (AQI). Il considèrent donc qu'ils peuvent en finir avec ce mouvement et emprisonner certains de ses membres accusés d'avoir participé aux milices sunnites proches d'AQI. L'armée irakienne étudie même la possibilité de donner jusqu'au 1er novembre à tous les combattants sunnites n'ayant pas été incorporés aux services de sécurité ou n'ayant pas un travail de déposer les armes, sous peine d'arrestation.
Le fait est que les Fils d'Irak ont une haute opinion de l'action qu'ils ont menés dans les provinces infestées par AQI et ne sont pas prêts à abandonner, car pour eux, la mission de protéger leur peuple est honorable et essentielle. Insister pour un désarmement ne ferait que replonger l'Irak au point zéro, explique un leader des Fils d'Irak à McClatchy.
Sur son blog, Marc Lynch explique que l'on peut considérer deux points de vue sur ces récentes arrestations : 1. le gouvernement n'a pas à rendre de comptes à ces hors-la-loi. 2. ces miliciens peuvent causer de nombreux problèmes s'ils ne sont pas accommodés. Il semble tout de même assez clair que si les Fils d'Irak - majoritairement sunnites - venaient à être désintégrés par le gouvernement - majoritairement chiite -, il y a de fortes chances pour que les anciens insurgés sunnites reprennent les armes et aient en ligne de mire la police et l'armée irakienne.
Comme l'imagine Lynch, la situation peut devenir très embarrassante pour les Américains, qui seront divisés entre soutenir le gouvernement central - ce qu'ils ont toujours fait bien que ce dernier semble leur faire des pieds de nez - ou les Fils d'Irak, programme pensé et mis en place par l'armée américaine.
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dimanche 24 août 2008
Le plan de Joe Biden pour l'Irak
Le sénateur démocrate du Delaware Joe Biden est donc le colistier de Barack Obama pour la course à la Maison Blanche. C'est une formidable nouvelle. Joe Biden est un homme politique hors pair, un globe trotter sans repos, un baroudeur de Washington. Le point fort du sénateur est la politique étrangère. Il en a fait son cheval de bataille depuis des décennies - ça fait 36 ans qu'il est au Sénat. Il est aujourd'hui président de la commission des affaires étrangères du Sénat. Il y a deux ans, Biden, en collaboration avec Leslie Gelb du Council on Foreign Relations, avait proposé un plan pour résoudre la crise en Irak.
Le contexte de l'époque était catastrophique. Les tensions sectaires étaient à leur comble. On était en quasi état de guerre civile. Arrive Joe Biden avec sa stratégie de créer un Etat fédéral séparé en trois régions autonomes. Dans une tribune au New York Times, Biden et Gelb définissent leur projet en cinq points :
* "établir trois régions en grande partie autonomes avec un gouvernement central viable à Bagdad. Les régions kurde, sunnite et chiite seraient responsables de leurs propres lois locales, de l'administration et de la sécurité intérieure. Le gouvernement central se chargerait de la défense des frontières, des affaires étrangères et des revenus pétroliers."
* "attirer les Sunnites à rejoindre le système fédéral avec une offre qu'ils ne peuvent pas refuser. (...) Diriger leur région devrait être de loin préférable aux alternatives : être dominés par les Kurdes et les Chiites au sein du gouvernement central ou être les principales victimes d'une guerre civile." Le plan prévoyait également de leur garantir 20% des revenus pétroliers pour pallier à la pauvreté du sol de leur région.
* "assurer la protection des droits de la femme et des minorités ethniques et religieuses". L'administration américaine conditionnerait son soutien financier au respect de ces communautés.
* "Le président doit exiger de l'armée qu'elle dresse un plan de retrait et de redéploiement des troupes d'Irak d'ici 2008 (en conservant une présence réduite mais efficace pour combattre le terrorisme et assurer l'honnêteté des voisins). Nous devons éviter un retrait précipité qui conduirait à une explosion nationale, mais nous ne pouvons pas maintenir une présence militaire américaine sur le long terme."
* "sous une tutelle internationale ou des Nations Unies, nous devons convenir d'une conférence régionale pour garantir le respect des frontières irakiennes et de son système fédéral."
Dans une tribune au Washington Post il y a tout juste deux ans, Biden réitérait son plan insistant que ce n'était pas un plan de partition, mais de fédéralisme.
En septembre 2007, le Sénat votait une résolution abondant dans le sens du projet de Joe Biden, un revers pour l'administration Bush, car de nombreux Républicains s'étaient ralliés à cette idée. Le vote était purement symbolique, car la résolution n'était pas contraignante. La résolution a été critiquée par l'administration Bush et par de nombreux hommes politiques irakiens, qui le considéraient comme une partition de l'Irak et une ingérence américaine. Gelb et Biden se sont expliqués dans une tribune au Washington Post début octobre regrettant les déformations de la Maison Blanche et de la classe politique irakienne à propos du plan, répétant qu'il n'était pas question de partition, mais de fédéralisme. Dans la tribune au Times, il ne séparait pas clairement les deux concepts répondant à ceux qui pouvaient affirmer que c'était une partition, qu'une "rupture est déjà en cours".
Aujourd'hui, il est difficile de savoir ce qu'il en est de ce plan et surtout de savoir si Biden maintient tel quel sa position. Son site Internet est inaccessible (aujourd'hui du moins) et il s'est montré discret sur ce sujet ces derniers mois. La décision de nommer Biden a suscité le scepticisme en Irak, car son plan est impopulaire sur place. De plus, la donne a changé, notamment en ce qui concerne les violences sectaires, ce qui pourrait handicaper la viabilité du plan qui se fondait sur un Irak déjà déchiré.
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dimanche 3 août 2008
Quand la politique irakienne sape les bonnes idées
Dans une très longue enquête publiée dans le New York Times Magazine, Michael Gordon raconte l'histoire du projet avorté de créer dans les provinces chiites du sud de l'Irak un élan similaire à celui créé dans les provinces sunnites avec un "Réveil chiite". Dans la province sunnite d'Anbar, ancien fief d'Al Qaïda en Irak, l'armée américaine avait lancé, sous l'impulsion du Général Petraeus, un programme pour reconquérir cette province grâce à une meilleure coopération entre les forces multinationales, l'armée et la police irakienne et les tribus locales.
Le projet se définissait en plusieurs points-clés, comme l'expliquait Richard Kagan en juin 2007. Le premier était d'établir des positions et des relations avec les leaders locaux dans les endroits stratégiques et recueillir des renseignements ; le second était de lancer les offensives contre les cellules « terroristes » et leurs bases à l’extérieur de Bagdad, consolider les positions, empêcher le retour des réseaux et sécuriser les zones. Certes, la question de donner du pouvoir et d'armer des milices a soulevé de nombreux débats. A l'heure actuelle, le résultat est convaincant, bien que certains problèmes émergent déjà, mais il reste à voir comment cela se déroulera une fois les forces de coalition parties.
Michael Gordon raconte comment le projet était en cours de se reproduire dans le sud du pays, où s'affrontent plusieurs milices chiites, notamment les brigades de Badr, la branche armée du Conseil suprême islamique irakien, et l'armée du Mahdi de Moktada al-Sadr, ainsi que des tribus locales. Gordon tente de définir les racines de ces oppositions inter-chiites :
La lutte à la corde entre les partis religieux et les tribus chiites est devenue l'un des aspects les plus importants et également l'un des moins bien compris de la scène politique irakienne. Elle oppose des dirigeants du coeur chiite de la coalition du (premier ministre Nouri) Maliki à des outsiders qui cherchent à se faire une place. C'est une lutte entre des membres du parti qui ont passé les années Saddam en exil, souvent en Iran, et des chefs de tribu qui ont souffert de son règne en Iran - et à un autre niveau, une compétition entre les Chiites urbanisés, qui penchent plus vers les partis religieux et le mouvement de Sadr, et les Irakiens agraires, dont les loyautés reposent plus sur une société tribale. Tout aussi significatif, c'est une rivalité entre des Chiites qui favorisent un gouvernement fondé sur les partis religieux et ceux qui ont une vision plus séculaire.
Pour étudier la situation, Gordon s'appuie sur un précepte de Sam Parker, chercheur au United States Insitute for Peace, qui catégorise les groupe en deux types : "ceux qui ont du pouvoir" et "ceux qui n'ont pas de pouvoir". Les premiers étaient en exil sous Saddam Hussein, les autres ont enduré la politique de terreur du dictateur vis-à-vis des Chiites. Il serait dans l'intérêt des Américains d'essayer de trouver un équilibre entre les deux ; malheureusement, les intérêts de "ceux qui ont du pouvoir" sapent ces efforts. L'aventure du "réveil Chiite" en est l'exemple.
En 2007, une petite équipe de Marines, la Team Phoenix, avait lancé le projet et s'était allié avec quelques brigades polonaises et irakiennes pour enclencher l'opération. L'idée trouvait rapidement un bon écho au sein de la population et des chefs de tribu. Plusieurs contrées du sud du pays ont été sécurisées et nettoyées de tout affrontement sectaire. Problème, ce programme devenait gênant pour les dirigeants nationaux, majoritairement chiites, Maliki en tête. Pour le premier ministre, l'opération ne pouvait que jouer en sa défaveur. En effet, lui fait partie de "ceux qui ont du pouvoir" et n'a pas envie de voir "ceux qui n'ont pas de pouvoir" s'organiser et trouver une base politique au sein de la population. Cela pourrait être problématique lors des élections provinciales, car sa position se verrait probablement affaiblie. Le leadership irakien a donc fait pression sur les Américains. Soit le gouvernement poursuit le programme d'intégration des miliciens sunnites au sein de l'armée et la police irakienne et de politisation de ces mouvements - comme prévu dans l'opération du "Réveil sunnite" -, mais les forces de coalition en terminent avec le programme dans le sud du pays, soit les Irakiens laissent tomber l'intégration des Sunnites dans la vie politique irakienne.
Les Américains ont donc opté pour la première proposition, "espérant que les forces de sécurité irakiennes seraient en mesure de prendre le contrôle dans le sud et que les tribus chiites pourraient trouver un moyen de poursuivre leurs ambitions politiques lors des élections provinciales". Le projet a été abandonné en décembre 2007. L'article se termine par les propos d'un des Marines engagés dans cette mission :
"Ensemble, avec quelques braves soldats polonais et irakiens, nous avons beaucoup fait pour améliorer le niveau de vie à Diwaniya. Je ne ne peux pas le nier. Les gens avaient peur de quitter leurs maisons quand nous sommes arrivés. Les Irakiens pleuraient quand nous sommes partis. Mais, tellement de ce que nous avons mis en place s'est rapidement désintégré. Cela montre à quel point tout est fragile aujourd'hui en Irak."
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