dimanche 3 août 2008

Quand la politique irakienne sape les bonnes idées



Dans une très longue enquête publiée dans le New York Times Magazine, Michael Gordon raconte l'histoire du projet avorté de créer dans les provinces chiites du sud de l'Irak un élan similaire à celui créé dans les provinces sunnites avec un "Réveil chiite". Dans la province sunnite d'Anbar, ancien fief d'Al Qaïda en Irak, l'armée américaine avait lancé, sous l'impulsion du Général Petraeus, un programme pour reconquérir cette province grâce à une meilleure coopération entre les forces multinationales, l'armée et la police irakienne et les tribus locales.

Le projet se définissait en plusieurs points-clés, comme l'expliquait Richard Kagan en juin 2007. Le premier était d'établir des positions et des relations avec les leaders locaux dans les endroits stratégiques et recueillir des renseignements ; le second était de lancer les offensives contre les cellules « terroristes » et leurs bases à l’extérieur de Bagdad, consolider les positions, empêcher le retour des réseaux et sécuriser les zones. Certes, la question de donner du pouvoir et d'armer des milices a soulevé de nombreux débats. A l'heure actuelle, le résultat est convaincant, bien que certains problèmes émergent déjà, mais il reste à voir comment cela se déroulera une fois les forces de coalition parties.

Michael Gordon raconte comment le projet était en cours de se reproduire dans le sud du pays, où s'affrontent plusieurs milices chiites, notamment les brigades de Badr, la branche armée du Conseil suprême islamique irakien, et l'armée du Mahdi de Moktada al-Sadr, ainsi que des tribus locales. Gordon tente de définir les racines de ces oppositions inter-chiites :
La lutte à la corde entre les partis religieux et les tribus chiites est devenue l'un des aspects les plus importants et également l'un des moins bien compris de la scène politique irakienne. Elle oppose des dirigeants du coeur chiite de la coalition du (premier ministre Nouri) Maliki à des outsiders qui cherchent à se faire une place. C'est une lutte entre des membres du parti qui ont passé les années Saddam en exil, souvent en Iran, et des chefs de tribu qui ont souffert de son règne en Iran - et à un autre niveau, une compétition entre les Chiites urbanisés, qui penchent plus vers les partis religieux et le mouvement de Sadr, et les Irakiens agraires, dont les loyautés reposent plus sur une société tribale. Tout aussi significatif, c'est une rivalité entre des Chiites qui favorisent un gouvernement fondé sur les partis religieux et ceux qui ont une vision plus séculaire.

Pour étudier la situation, Gordon s'appuie sur un précepte de Sam Parker, chercheur au United States Insitute for Peace, qui catégorise les groupe en deux types : "ceux qui ont du pouvoir" et "ceux qui n'ont pas de pouvoir". Les premiers étaient en exil sous Saddam Hussein, les autres ont enduré la politique de terreur du dictateur vis-à-vis des Chiites. Il serait dans l'intérêt des Américains d'essayer de trouver un équilibre entre les deux ; malheureusement, les intérêts de "ceux qui ont du pouvoir" sapent ces efforts. L'aventure du "réveil Chiite" en est l'exemple.

En 2007, une petite équipe de Marines, la Team Phoenix, avait lancé le projet et s'était allié avec quelques brigades polonaises et irakiennes pour enclencher l'opération. L'idée trouvait rapidement un bon écho au sein de la population et des chefs de tribu. Plusieurs contrées du sud du pays ont été sécurisées et nettoyées de tout affrontement sectaire. Problème, ce programme devenait gênant pour les dirigeants nationaux, majoritairement chiites, Maliki en tête. Pour le premier ministre, l'opération ne pouvait que jouer en sa défaveur. En effet, lui fait partie de "ceux qui ont du pouvoir" et n'a pas envie de voir "ceux qui n'ont pas de pouvoir" s'organiser et trouver une base politique au sein de la population. Cela pourrait être problématique lors des élections provinciales, car sa position se verrait probablement affaiblie. Le leadership irakien a donc fait pression sur les Américains. Soit le gouvernement poursuit le programme d'intégration des miliciens sunnites au sein de l'armée et la police irakienne et de politisation de ces mouvements - comme prévu dans l'opération du "Réveil sunnite" -, mais les forces de coalition en terminent avec le programme dans le sud du pays, soit les Irakiens laissent tomber l'intégration des Sunnites dans la vie politique irakienne.

Les Américains ont donc opté pour la première proposition, "espérant que les forces de sécurité irakiennes seraient en mesure de prendre le contrôle dans le sud et que les tribus chiites pourraient trouver un moyen de poursuivre leurs ambitions politiques lors des élections provinciales". Le projet a été abandonné en décembre 2007. L'article se termine par les propos d'un des Marines engagés dans cette mission :
"Ensemble, avec quelques braves soldats polonais et irakiens, nous avons beaucoup fait pour améliorer le niveau de vie à Diwaniya. Je ne ne peux pas le nier. Les gens avaient peur de quitter leurs maisons quand nous sommes arrivés. Les Irakiens pleuraient quand nous sommes partis. Mais, tellement de ce que nous avons mis en place s'est rapidement désintégré. Cela montre à quel point tout est fragile aujourd'hui en Irak."

Aucun commentaire:

 

blogger templates | Make Money Online