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samedi 7 février 2009

Navigation dans les élections irakiennes

Il n'est pas facile de faire le tri dans les élections irakiennes. La presse regorge d'analyses dont il faut faire le tri. Tri que j'ai fait en fonction des sources que je consulte régulièrement sur l'Irak et qui se sont généralement révélées pertinentes. Essayons donc de dresser un portrait de ces élections. Je vais faire cela de manière confessionnelle, parce que c'est plus pratique, mais en fait, ce scrutin a montré que certaines divisions semblaient ne plus être aussi pertinentes. Avant toute chose, je m'accorde avec Marc Lynch pour dire que le taux de participation de 51% est faible. Il est inférieur à celui de 2005 et même aux prédictions annoncées de 60%.

Chez les Chiites, il faut noter la victoire de Nouri al-Maliki. Le Premier ministre a probablement joué de beaucoup de circonstances favorables, explique Sam Parker de l'US Institute of Peace au CFR. Réussite du "surge", opérations militaires réussies dans le sud. D'un candidat de consensus faible sans milice, il s'est affirmé comme un candidat fort, nationaliste et indépendant des Etats-Unis et de l'Iran. Sa victoire marque l'envie chez les Irakiens d'un Etat central fort. Constat qui amène de fait à un déclin du Conseil Suprême Islamique d'Irak. Reider Visser montre que le CSII ne pèse pas plus de 10% dans la plupart des provinces au sud de Bagdad, alors qu'il dominait à la suite des élections de 2005. Ce tableau tiré de l'article de Visser le montre clairement.

Province

2005 percentage of SCIRI (now ISCI) votes

2009 percentage of ISCI votes

Basra

36 (coalition)

11

Maysan

11

14

Dhi Qar

19

12

Muthanna

14

9

Wasit

59 (grand coalition)

10

Qadisiyya

30

11

Babel

39 (coalition)

8

Najaf

45

14

Karbala

35 (coalition)

6

Baghdad

39

5


Ces élections indiquent donc que les Irakiens ont favorisé un discours nationaliste plutôt qu'un discours religieux. Pour Visser, ce résultat démontre que l'Occident doit arrêter de voir le pays comme un Etat ethniquement divisé, ce qui favorise la vision du CSII et non celle de Maliki. Toutefois, Anthony Cordesman du CSIS tempère la victoire de Premier ministre. Certes, il sort vainqueur dans 9 provinces sur 14, mais il n'a pas de majorité claire. Le Vice-président irakien Adil Abdul-Mahdi surenchérit en admettant que Maliki a gagné, mais pas de beaucoup. Petit détail, Abdul-Mahdi est le président du CSII.

Pour les Sunnites, ces élections sont une défaite. En 2005, ils avaient boycotté les élections, donc leur représentation était faible. Il semble qu'elle ne s'accroit que marginalement au lendemain de ces élections. A Bagdad, ils ne devraient prendre que quelques sièges. Une des raisons, explique Marc Lynch, est que beaucoup de Sunnites de Bagdad n'ont pas pu voter, car la loi sur les déplacés intérieurs (internal displaced people) les en empêche et beaucoup de Sunnites viennent de Bagdad, mais n'y sont plus. Dans la province d'Anbar - où les Américains ont soutenu "le réveil d'Anbar" - les résultats officiels montrent que ce sont les "Réveillés" qui ont emporté la majorité des voix. Ce n'est pas ce qui semblait ressortir des résultats préliminaires et qui inquiétait certains analystes. Le fait est que la plupart des observateurs concluent à une résurgence de tensions intra-sunnites qu'il faudra surveiller.

Pour les Kurdes, ces élections ne changent rien. Plusieurs provinces majoritairement kurdes faisaient partie de celles où les élections ne se sont pas tenues, notamment Suleimaniayh et surtout la très disputée Kirkouk. Cordesman note des tensions arabes-kurdes dans certaines provinces. Dans une précédente analyse, il avait déjà souligné que les partis kurdes étaient de plus en plus isolés du reste de la population.

Ces élections semblent s'être déroulées dans le calme. Plusieurs plaintes de fraudes semblaient à l'horizon dans la province d'Anbar, mais elles se sont dissipées avec les résultats officielles. Certes, les Sadristes* - très minoritaires dans ces élections - appellent à un recompte des votes, mais cela ne devrait pas changer la donne. Optimisme donc, mais prudence pour la suite. Comme le fait remarquer Cordesman, beaucoup des nouveaux élus n'ont pas d'expérience d'élu et ils arrivent dans un système très corrompu. Et de nouveaux problèmes sont apparus, contentieux intra-sunnites, émergence d'un front anti-kurde, les déplacés notamment. De plus, il faudra plusieurs mois pour voir les implications réelles de ces résultats.

Dans une tribune au Washington Post, Samir Sumaida'ie, l'ambassadeur d'Irak aux Etats-Unis, s'enthousiasme de la conduite de ce scrutin - on n'en attendait pas moins de lui - mais, il mesure les enjeux à suivre :
Cela ne veut pas dire que l'Irak est finalement et irrévocablement arrivé à une forme parfaite de démocratie. Loin de là. l'Irak est toujours parsemé de d'énormes défis extérieurs et intérieurs. Cela veut toutefois dire qu'après avoir défait les extrémistes et les terroristes au sein de leur population et avoir démontré une révulsion pour le sectarisme et une volonté de rester uni, l'Irak est prête à consolider ces acquis avec une aide considérable des Etats-Unis et d'autres.
Maintenant, il ne reste plus qu'aux Etats-Unis à se conformer au plan de retrait annoncé en espérant bien entendu que la situation politique et sécuritaire se maintienne.

* aucun candidat ne s'est présenté sous cette étiquette. Ils étaient soutenus par le mouvement, mais étaient officiellement indépendants.

mardi 9 septembre 2008

Cordesman : progrès en Irak, perte de vitesse en Afghanistan

Anthony Cordesman est une autorité quasi déifiée à Washington. Véritable antiquité du milieu des relations internationales et des affaires militaires, son avis est aussi influent dans les milieux autorisés que le directeur d'une agence gouvernementale. L'écouter n'est donc jamais un mauvais choix pour mieux percevoir la situation. Chercheur au Center for Strategic and International Studies, il a donné une interview au Council on Foreign Relations. Imaginez Pascal Boniface de l'IRIS donner un entretien à l'IFRI...

Cordesman estime que les deux principales menaces que sont Al Qaïda en Irak (AQI) et les tensions intra-chiites ont largement diminué, mais que de nombreuses questions demeurent en suspens. AQI a souffert de nombreuses pertes et son action a considérablement diminué en Irak avec l'action des Fils d'Irak. "Ce n'est pas qui une force défaite autant qu'elle est supprimée et considérablement affaiblie", explique Cordesman. En effet, il est pratiquement impossible d'éradiquer les attentats-suicides par exemple.

L'offensive gouvernementale sur Bassorah a montré que la milice du Mahdi, menée par Moqtada al-Sadr, est beaucoup plus faible qu'elle ne l'a été, mais malgré tout, elle n'a pas rendu les armes. Même si certains cadres de l'organisation s'orientent vers la création d'un mouvement politique, Cordesman rappelle qu'un "très grand nombre de dirigeants et membres de la milice du Mahdi ont juré sur leur sang de continuer l'affrontement et de continuer à faire partie d'une résistance armée".

Deux situations qui font dire à l'expert militaire que "l'on ne voit pas une victoire, mais des progrès substantiels", c'est-à-dire que les hommes politiques irakiens se sentent plus enclins à prendre le risque d'avancer leur programme, ce qui dans le même temps révèle d'autres tensions sectaires. De plus, Anthony Cordesman considère que la plupart des décisions qui pourraient évincer la violence n'ont pas été pas mises en place, que ce soit des élections locales, des décisions sur la fédération, l'intégration des Fils d'Irak dans les forces de sécurité.

Malgré tous les efforts américains, les tensions sunnites-chiites sont encore présentes. Dans la province d'Anbar, sous contrôle irakien depuis la semaine dernière, la situation sécuritaire demeure incertaine, car les forces de sécurité majoritairement chiites sont réticentes à donner du pouvoir aux dirigeants locaux sunnites.

Une des raisons est que ni les Sunnites, ni les Chiites (les Kurdes sont une exception) ne connaissent véritablement leur soutien populaire, car aucun groupe n'a pris part à des élections locales jusqu'à présent. Et aucun ne sait quel pouvoir leur sera alloué après les élections, si elles se tiennent comme prévu à l'automne.

Cordesman reconnait que les problèmes sont encore légions en Irak et que tant que des décisions politiques internes n'auront pas été prises par le gouvernement actuel pour améliorer la situation notamment économique du pays, toutes les campagnes pour instaurer le calme et la sécurité seront vaines.

Pour autant, il présente une perspective relativement optimiste, comparée à celle qu'il maintient sur l'Afghanistan. "Le fait est que nous sommes en train de gagner une guerre qui est impopulaire en Irak, et nous sommes en train de perdre une guerre qui est populaire en Afghanistan", analyse-t-il :

Nous avons besoin de trois à quatre brigades en plus en Afghanistan. Il faudra trois ou quatre ans pour construire une armée ou une force de police afghane quelque peu convaincante, sans parler d'une présence gouvernementale. Il n'y a même pas débat. Personne étudiant ces questions ne voit les menaces et les besoins militaires en d'autres termes.

 

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