mercredi 10 mars 2010

En Iraq : les élections n'étaient qu'une première étape

Le taux de participation aux élections s'est élevé à 62,4%. C'est sensiblement inférieur aux précédentes élections parlementaires de décembre 2005 où le taux était de 76%, mais c'est supérieur aux élections provinciales de 2009 où le taux de participation était de 51%. Reidar Visser détaille les résultats dans un tableau région par région.

Plusieurs points sont intéressants. Les Kurdes restent très prompts à aller voter. Les provinces sunnites se sont également bien déplacées pour éviter le même sort qu'en 2005 où les Sunnites avaient boycotté les élections. Au sud de Baghdad, les taux chutent, ce qui, pour Visser, est la preuve d'une désillusion grandissante à l'égard du pouvoir. A Baghdad, le taux a été le plus faible du pays. C'est la seule "réussite" d'AQI qui a attaqué la capitale dimanche à coups de mortiers faisant des dizaines de morts. Comme je le disais précédemment, l'influence d'AQI est faible. Certes, ils ont interféré dans le bon déroulement du scrutin à Baghdad, mais ils n'avaient pas les moyens de mener de telles campagnes dans toutes les grandes villes, ni même dans les zones où ils étaient un temps beaucoup plus présents.

Toutefois, je tiens à re-préciser un point. Je lis quotidiennement le blog d'Olivier Kempf EGEA, mais il commet sur son analyse de l'Iraq une erreur encore trop commune. Il écrit en effet que la défaite d'AQI est la victoire du surge. En partie, oui, mais également celle de la rébellion sunnite. Sans elle, le surge n'aurait pas fonctionné, car il n'aurait eu aucune assise populaire. C'est cette combinaison d'éléments qui ont conduit à la mise en défaut d'AQI.

Qu'en est-il de la division sunnite/chiite/kurdes ? Pour reprendre une expression d'Olivier, "Bref, la solidarité arabe (linguistique) tient plus que la solidarité religieuse. Arabophone plus que sunnite ou chiite." Outre le fait que j'ai envie de dire "quid des Kurdes, des Chrétiens et les autres minorités?", je ne partage pas son analyse qui est également récurrente dans les analyses post-électorales. Il est certain que le sentiment national est très présent chez de nombreux Iraqiens et que les partis qui remporteront le plus de voix ont des plate-formes majoritairement nationalistes. Néanmoins, les partis religieux chiites seront clés pour organiser une coalition majoritaire, car ils seront bien représentés et pourront faire basculer la balance d'un côté ou de l'autre s'octroyant ainsi un rôle très important. Le rôle des kurdes pourrait alors passer au second plan, parce que Sunnites et Chiites savent que les Kurdes sont de potentiels problèmes et surtout qu'ils seront fauteurs de troubles lorsqu'il s'agira de négocier sur Kirkouk, probablement la ville la plus divisée du pays.

Toutefois, la distinction sunnite/chiite/kurde ne s'effectue pas nécessairement sur le plan religieux, mais plus selon un paradigme communautaire. A l'exception de la liste Iraqiya d'Iyad Allawi, aucune liste n'était trans-sectaire. Les nombreux incidents liés à la débaassification ont indiqué que les griefs des Chiites à l'encontre des Sunnites étaient loin d'être révolus. Certes, cela est très marqué chez les politiques et peut-être moins au sein de la population. Cela reste tout de même à voir dans les zones les moins mixtes. Dans la province d'al-Anbar, très majoritairement sunnite, ce qui a guidé les électeurs était plus de placer des Sunnites à Baghdad pour être représenté que de consolider l'unité nationale. Il semble peu probable que des listes entièrement chiites remportent beaucoup de voix dans des provinces quasi exclusivement sunnites ou l'inverse, ni plus qu'elles n'aient de chance dans les zones kurdes.

Ces élections sont encourageantes, mais n'étaient qu'un hors-d'œuvre. A l'issue des résultats, le vainqueur devra essayer de former une coalition et cela risque d'être très ardu. Pour rappel, en 2005, il avait fallu 5 mois pour qu'un accord émerge. La situation est différente aujourd'hui, mais de possibles sources de tension subsistent et ont un potentiel aussi de division et d'antagonisme très fort. En outre, n'oublions pas que les troupes américaines sont sur le départ, ce qui rentrera nécessairement dans l'équation et est loin d'être un dossier sur lequel tout le monde s'accorde...

2 commentaires:

@egea a dit…

Salut, MEF,

1/ A propos du surge : la perspective était ici américano-irakienne. Pour une fois que la politique US est procyclique, il fallait le signaler. Mais effectivement, le surge est venu appuyer un heureux concours de circonstance, que vous décrivez bien

2/ Tripartition : certes, elle est simpliste et commune. Certes, il y a des minorités. IL reste que la dualité chiite/sunnite est justement une clef de lecture couramment proposée, et que j'essaye (maladroitement?) de montrer que ça ne suffit pas : qu'il y a donc une communauté arabe (pan-arabe?) qui rend, justement, le cas kurde si prégnant... d'autant que les Kurdes ne sont unis que par opposition aux autres (arabes en Irak, persans en Iran, Turcs en Anatolie,...).

Mettez un lien de votre billet en commentaire du mien, que nous continuions....
Encouragements,
O. Kempf

ViP a dit…

Je pense qu'il sera intéressant de voir avec du recul comment le surge s'est greffé au "réveil des sunnites". Les événements sont encore trop récents pour bien assimiler comment les Etats-Unis avaient prévu leur stratégie et dans quelle mesure elle prenait en compte les différentes conditions au sein de la population en termes de groupes organisés, d'ethnies etc...

La question de la communauté arabe est assez problématique, car plusieurs constats peuvent être dressés. Je ne pense pas qu'il faille parler d'une quelconque "communauté arabe" en Iraq, mais plutôt d'un amour de son pays. La population iraqienne est fière de son histoire peu importe sa communauté.

En même temps et c'est une situation que Michael Ignatieff montre très bien dans 'The Warrior's Honor', un jour, deux peuples peuvent être amis, le lendemain, une série d'événements va déclencher une opposition féroce entre les deux. C'est ce qu'on a vu entre Chiites et Sunnites. Aujourd'hui, on se retrouve dans une phase où les deux principales communautés ressassent encore certains griefs, mais il y a une tentative de retour à la normale où une coexistence est possible. Je pense que l'Iraq, notamment dans les zones mixtes, est en bonne voie pour y parvenir.

Concernant les Kurdes, il y aura toujours une méfiance, car ils n'agissent que parcimonieusement dans l'intérêt de l'Iraq - dès lors que cela ne contredit pas les intérêts du Kurdistan iraqien.

Quant aux autres minorités, elles doivent composer avec la situation. Leur place est encore très précaire et elles sont les victimes de tensions sur lesquelles elles ont peu de rôle et de poids et contre lesquelles elles ne peuvent rien faire faute d'une représentation plus forte au sein de la population.

 

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